mercredi 1 juillet 2009

L'enterrement de Charles

L’office religieux touche à sa fin. Le jeune curé après avoir renouvelé des mots de réconfort aux membres de la famille, invite les participants à venir se recueillir une dernière fois devant le cercueil de leur ami. Charles est mort trois jours plus tôt. Il venait juste de passer le cap de sa quatre-vingt-dixième année et toute sa vie se résume très active sur la terre de son village. Il n’a jamais voyagé, il n’aimait pas ça. La petite église est pleine de tout ces gens qui veulent, au dernier jour, témoigner de leur affection, de leur estime celui qui est là pour son dernier voyage. Beaucoup de fleurs, corbeilles ou simples bouquets apportent une touche colorée au pied de l’autel.

Paul est arrivé en retard o l’office. Depuis qu’il est sans travail, ses retards sont devenus une sorte de mauvaise habitude. En arrivant il a signé d’une plume rapide le registre de condoléances, puis il s’est glissé discrètement sur un des derniers bancs de l’église. Au moment de s’asseoir, il a fait un petit signe à son ami André qui venait de lui faire un clin d’œil pour lui signifier :

- Tu es encore en retard !

Paul sourit et se concentra sur l’écoute de l’homélie du jeune curé. Celui-ci parlait d’éternité, de vie éternelle pleine de beauté, peut-être pour adoucir la peine de la famille, sans doute aussi parce que cela faisait partie de rituel de son église. Ces propos, une fois de plus, choquèrent l’esprit de Paul. Même si son athéisme est empreint d’une très grande tolérance, il trouve que ces promesses d’éternité sont un peu puériles, voire mercantiles comme pour attirer de nouveaux clients, malsaines. Il ne ressentait pas de besoin d’éternité pour être heureux de vivre et un jour céder la place à ses fils. Agacé par les propos imposés par un dogme d’un autre temps, il regarda avec plus d’insistance les autres participants de la cérémonie. Ils sont là dans la tristesse de voir disparaître un ami. Ils sont là dans le respect de la mort d’une personne estimée. Ils sont là pour dire aux membres de la famille :

- Je suis à vos cotés dans ce moment difficile.

Pour Paul, sa présence est faite d’amitiés sincères. Pour Charles d’abord, qu’il a toujours connu dans le village. C’est lui qui parfois lui donnait des conseils quand il était jeune homme. C’est lui qui s’était tant réjoui quand Paul lui avait annoncé son mariage avec Claudine. C’est lui aussi qui avait été si triste quand Claudine avait quitté le foyer en mettant fin à ce mariage. Mais Paul est aussi là pour Alexandre et Joëlle les deux enfants de Charles, qui bien qu’un peu plus âgés que lui sont des amis de son enfance. Alexandre plus particulièrement avec qui il avait joué au football pendant les weekends de jeunesse.

Petit à petit pendant que se déroule la cérémonie, il cherche à mettre un nom sur chaque visage, à reconnaître les familles, ses amis d’autrefois. Il y a déjà beaucoup d’années qu’il a quitté le village pour s’établir en ville. En fait c’est lorsqu’il s’est marié avec Claudine et qu’il a fondé sa famille avant qu’elle ne se brise. Là c’est le père Fournel, l’ancien garde champêtre, toujours vaillant avec sa grosse moustache qui faisait peur aux petits. Là Monsieur Cellier avec son épouse, l’un et l’autre toujours distingués. Lui a été Maire du village pendant un grand nombre d’années. Les mauvaises langues disaient que c’était lui le Maire, mais que c’était elle qui décidait de tout. Sur un banc pas très loin de lui, il reconnu tout un groupe d’hommes de son âge. En fait c’était tous des copains de l’équipe de football. Il fut ému en les voyant ; comme pour lui, le temps était passé sur eux en laissant des traces. Il se promit de les retrouver en fin de cérémonie pour bavarder avec eux et éventuellement aller prendre un verre pour renouer le contact. Certains visages s’étaient effacés de sa mémoire, pour d’autre les noms de famille étaient difficiles à retrouver. Par contre il resituait des groupes par fermes ou par hameaux. De loin, il regarde Alexandre et Joëlle. Ils apparaissent bien tristes. Tout à l’heure, il ira les embrasser et échanger quelques mots avec eux. C’est Alexandre qui l’avait appelé rapidement pour lui dire un laconique :

- Papa est mort.

À coté de Joëlle il y a trois personnes de dos, mais il ne voit pas leur visage.

À la demande du curé, chacun se lève calmement, et par l’allée centrale de l’église va s’incliner devant le cercueil. Certains font le signe de la croix avec le goupillon d’eau bénite, d’autres comme Paul, posent leur main sur le bord du cercueil comme pour dire un dernier :

– Salut l’ami.

Par tradition chacun laisse une pièce de monnaie dans la corbeille pour la gestion de l’église et regagne sa place par les allées latérales. En passant devant Alexandre et Joëlle, Paul esquisse un sourire triste et amical en les regardant dans les yeux. Il n’aime pas voir la tristesse dans les yeux de ses amis. Furtivement, son regard passe sur le visage d’une des trois personnes voisines de Joëlle. Une portion de seconde pendant laquelle il continue son chemin. Les cellules de son cerveau, les synapses entrent en ébullition. Ce visage, ce regard, c’est elle, ce ne peut qu’être elle. Il regagne sa place d’un pas hésitant, le visage blême. Ses voisins le regardent étonnés en pensant qu’il devait avoir une très grande tendresse pour le défunt.

Comme un film passé à grande vitesse, des images se mettent en place dans sa mémoire. Cette femme qu’il vient de voir là est la jeune fille que sa mémoire avait gardé cachée sur une étagère secrète de son cortex. De ces photographies que l’on range soigneusement dans un coffret de peur qu’elles soient perdues ou abimées. De ces photographies que parfois aussi on oublie jusqu’au jour ou, par hasard le coffret s’ouvre. L’histoire, le passé est là, présent. Il ne perçoit plus la fin de la cérémonie tant son cerveau explose dans sa tête. C’est elle, oui c’est bien elle. Béatrice. Sa jolie Béatrice, son amour de jeunesse. Il la regarde de dos et si un moment auparavant il l’avait vue strictement immobile, maintenant il remarque que son corps fait de petits mouvements. Hésitante, elle tourne sa tête un peu, comme pour chercher quelqu’un dans l’assistance. Paul interprète ce mouvement rapide comme :

- Elle aussi m’a reconnu, elle cherche à vérifier si c’est bien moi.

Alors, il relève la tête pour mieux se rendre visible. Une deuxième fois leurs regards se croisent. Les visages restent sans expression particulière mais un courant d’étonnement heureux s’établit avant qu’elle reprenne sa position face au prêtre.

En fin de cérémonie, les préposés des pompes funèbres portent le cercueil jusqu’au fourgon, suivis à pas lents par la famille puis par les participants qui se retrouvent au soleil sur la petite place. En passant vers l’entrée de l’église, la femme, Béatrice, regarde fixement vers Paul. Regard intense où le bonheur vient estomper la tristesse du moment. Une fraction de seconde elle ferme les yeux et baisse la tête en signe d’acquiescement pour dire :

- Oui Paul, c’est bien moi.

Sur la place Béatrice reste avec Alexandre et prend le bras de Joëlle comme pour la soutenir. Pas très loin Paul les regarde, il ne reconnaît pas les deux autres personnes. Puis le cortège démarre pour rejoindre par la rue principale le cimetière à l’entrée du village. Paul est ému de voir que le rite de ces cérémonies funéraires n’a pas changé depuis sa plus petite enfance. Seul le corbillard tiré par un cheval noir a été remplacé par un fourgon d’une société spécialisée.

L’émotion de tous pendant la cérémonie se détend pendant cette marche lente. Des personnes sortent sur le seuil de leur porte pour saluer le dernier passage du défunt. Paul sent une main qui lui tape doucement sur l’épaule. Il se retourne et se trouve face à Jules ; le petit Jules, avant centre rapide et précis de l’équipe de foot. Derrière Jules, il y a Bernard, Claude, Hervé, Jean-Paul et Robert. Tous sont souriants, et c’est Hervé qui lui lance à voix contenue :

- Alors Paul c’est Charles qui te fait revenir au village.

Paul sert les mains qui lui sont tendues et dit :

- C’est vrai que je ne viens plus souvent ici depuis que mes parents sont morts, mais vous, ça me fait vraiment plaisir de vous revoir. Est-ce que vous pratiquez toujours le football ?

C’est Jean-Paul qui répond :

- Oui le dimanche devant la télévision avec une bière !

Tous éclatent d’un rire vite contenu compte tenu de la circonstance. Chemin faisant, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, Paul évoque le chemin parcouru, les bonheurs, les peines, les enfants. Claude lui apprend qu’il est déjà veuf. Lucette est morte d’un cancer il ya deux ans. Robert est comme lui, divorcé depuis déjà cinq ans et vit en solitaire dans un village voisin. Les autres ont une petite famille autour d’eux. En arrivant au cimetière Paul est partagé entre le plaisir de retrouver ses amis dans un café du village et de retrouver Béatrice pour bavarder un moment avec elle. Quand Paul entend Hervé lui demander :

- Après la cérémonie tu viens avec nous prendre un verre chez le Georges, il répond instinctivement :

- Non je suis désolé mais il faut que je rentre directement à Lyon où j’ai quelqu’un à voir en fin de journée. Il poursuivit :

- Est-ce que Georges pourrait nous préparer un petit repas un de ces jour ? Cela me ferait plaisir de prendre le temps de vous retrouver. Hervé acquiesça,

-C’est une bonne idée, laisse moi ton téléphone, je m’en occupe.

Comme à l’habitude, le curé reparle de mérites de Charles, du vide laissé par son départ, de la vie éternelle et il laisse les préposés descendre avec respect le cercueil au fond du trou de terre fraîche. Puis, après avoir jeté une poignée de terre, chacun seul ou par groupe, d’un pas lent ou rapide repart vers le village retrouver son quotidien. Paul avance de quelques pas, contourne un groupe de bavards en faisant un signe de salut à des visages connus. Il attend que Béatrice ait finit de parler à Joëlle. Le couple que Paul ne connaît pas prend Joëlle par le bras, libérant Béatrice. Paul fait un pas rapide vers elle et pose délicatement la main sur son épaule.

Béatrice a deviné, elle se retourne avec un beau sourire.

- Toi !

- Oui, je suis heureux de te revoir Béatrice, très heureux.

- Moi aussi, cela fait si longtemps.

Paul entreprend de réfléchir pour essayer de compter les années, mais Béatrice lui met un doigt sur les lèvres en disant :

- Non ne compte pas, le chiffre serait trop important. Disons que c’était hier. Si tu veux bien en remontant au village on se racontera ce que l’on a fait depuis hier.

En un instant Paul retrouva la finesse de son esprit qui ne se laisse pas perturber. N’oubliant pas pourquoi il était là il regarde Alexandre qui éponge une larme sur sa joue. Avec un regard amical appuyé, il lui sert la main en luis disant courage mon ami. Une lueur de réconfort passe dans les yeux d’Alexandre qui se tourne vers sa sœur.

- Elle s’est beaucoup occupée de papa ces dernières années, cela n’a pas été facile.

Paul prend Joëlle dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues.

- Merci Paul, merci d’être venu. D’où est Papa maintenant, il doit être heureux de nous voir ensemble. Je suis très triste de le voir partir aujourd’hui, mais sa vie était devenue bien difficile, il souffrait beaucoup. Alors, maintenant c’est à nous, la vie continue.

Paul reconnu la force de cette femme, de cette amie d’enfance, qui toute sa vie est restée attachée à son village, à sa terre. Alexandre fait les présentations, des deux personnes non connues de Paul qui sont l’épouse d’Alexandre et le mari de Joëlle. Chaque couple se reforme et reprend le chemin du village en s’épaulant. Paul les laisse prendre quelques pas d’avance et viens marcher à coté de Béatrice.

Sur la route, ils marchent côte à côte sous un soleil à peine voilé. Pendant un moment ils restent silencieux comme dans l’attente que ce soit l’autre qui s’exprime en premier. Comme c’était déjà vrai dans leur enfance, ce fut Béatrice qui en premier lança :

- Alors, qu’a tu fais depuis hier ?

Paul est surpris par cette question directe, trop directe. Cependant il répond en cherchant ses mots :

- Depuis hier, il y a eu beaucoup de choses, il y a eu toute une vie. Ma vie en raccourci c’est la fin de mes études en comptabilité. Puis un emploi dans une société à Gerland. L’histoire s’est mal terminée il ya quelques mois puisque j’ai été licencié à cause d’une baisse d’activité. Je vis à Lyon, rue Victor Hugo, près de la place Bellecour, presque dans le quartier de ton enfance. Aujourd’hui je vis seul, ma femme m’a quitté il y a deux ans. Nous sommes restés mariés près de quinze ans et nous avons eu deux enfants, deux garçons François et Charles. François vit à Marseille et Charles est à Londres. De ce fait, je ne les vois pas très souvent.

- Et toi, tu as des enfants ?

- Oui j’ai une fille qui s’appelle Bérénice et qui a trente cinq ans. J’ai eu aussi un petit Julien qui est mort à l’âge de trois ans d’une leucémie. Je suis divorcée de puis 10 ans.

Visiblement c’est difficile pour Béatrice d’évoquer ce passé, elle a la tête baissée comme pour cacher son émotion. Paul s’approche un peu plus d’elle et lui prend la main. Elle le laisse faire et croise les doigts avec les siens en les serrant, à la limite de la douleur. À voix basse il lui dit :

- Je suis désolé pour toi, tu dû beaucoup souffrir.

- Oui j’ai eu une période très dure à vivre. La mort de ce petit a brisé notre couple. Actuellement je vis à Nantes, enfin à Rezé dans le sud. J’ai une maison avec un petit jardin. J’ai été secrétaire de mairie dans cette ville et j’ai pu prendre ma retraite de manière anticipée il y a juste deux mois. Alors, je jardine, je lis et parfois aussi je m’ennuie un peu. Je n’ai encore pas su me donner des activités qui me plaisent. Bérénice habite dans le quinzième à Paris. Elle est mariée. Elle a un petit garçon de six mois qui s’appelle Mathieu, je suis une heureuse grand-mère.

- Tu as bien de la chance. Mes deux fils vivent en couple, mais pas de petit enfant à l’horizon et cela me désole. Enfin, c’est leur vie.

Tout en continuant la route, il a gardé sa main dans la sienne. Une main chaude et douce. Il voudrait que la sienne lui soit réconfortante.

- J’aimais bien mon oncle Charles. C’était un homme gentil et généreux. Je suis passé le voir environ tous les deux ans et chaque fois il était en fête de me retrouver. Je l’ai emmené plusieurs fois faire de petite balades en voiture dans la région, il aimait ce moment partagé, mais il me demandait toujours de le ramener dans sa maison. Il était très casanier. J’étais un peu sa seconde fille. Mais ces dernières années, il souffrait beaucoup des poumons, en particulier depuis la mort de la tante Albertine il ya deux ans.

- Je n’avais pas pu venir à son enterrement, j’étais grippé. Quelques jours après j’était passé rapidement au cimetière pour me recueillir, mais sans trop m’arrêter. Au fait est-ce que tu rentre à Nantes ce soir ?

- Non, une cousine m’a prêté son appartement à Lyon pour deux jours. Avec son mari, ils sont absents et il se trouve que j’avais un double des clefs.

- Alors est-ce que tu veux que je te reconduise à Lyon, je suis en voiture.

- Oh, très volontiers, cela évitera à Alexandre de faire le voyage.

À la suite des autres personnes ils arrivent au village et chacun avec un geste de salut regagne sa maison. Ils ont accompagné un ami au cimetière, mais pour eux la vie suit son cours comme un long fleuve pas toujours tranquille. Devant la maison de Charles, Béatrice et Paul rejoigne Alexandre et sa sœur. Après s’être inquiétée de savoir s’ils avaient besoin d’aide, Béatrice dit à Alexandre :

- Finalement je vais rentrer à Lyon avec Paul, cela t’évitera de faire le voyage.

Alexandre sourit et lui répondit :

- C’est très bien, et comme cela vous pourrez continuer de papoter. Vous devez en avoir des choses à vous raconter. Cela me fait plaisir que vous vous soyez retrouvé, cela aurait fait plaisir au Papa. Merci à tous les deux de votre présence. Dans ces circonstances, c’est réconfortant d’avoir sa famille et ses amis auprès de soi. Voulez-vous prendre un verre avant de partir ?

Paul se tourne vers Béatrice pour prendre son avis et décline l’offre.

- Non, je crois que vous avez beaucoup à faire. Vous allez sans doute fermer la maison ce soir ; et dans les jours prochains, vous aurez le pénible travail de tri de toutes les choses que Charles avait accumulées pendant toute sa vie. Pour cela je vous souhaite beaucoup de courage.

La poignée de mains entre les deux hommes est sincère et empreinte d’une profonde amitié. Elle redonne à Alexandre une bouffée d’énergie.

- Merci pour tout.

Ils s’avancent vers Joëlle pour la prendre dans les bras en lui caressant gentiment le dos. Paul lui fait une bise sonore et lui dit de ne pas hésiter à téléphoner si elle se sent triste, et si elle a envie de parler.

- Oui n’hésite pas à appeler complète Béatrice en l’embrassant tendrement.

La voiture de Paul est restée à proximité, et en quelques enjambées ils la rejoignent. Béatrice sourit, tiens nous avons la même voiture, la tienne est bleue, moi, ma Twingo est rouge vif. Paul ouvre la porte pour Béatrice et va s’asseoir au volant. En quittant le village Paul remarque :

- Finalement le village n’a pas trop changé. Ils ont fait de jolis aménagements dans le centre, mais globalement tout est là comme c’est dans la mémoire de notre enfance. Tu te souviens de notre enfance Béatrice ? tu te souviens de nos jeux de nos bavardages ?

- Tu sais Paul, je me souviens de tout. De notre espièglerie d’enfants presque sages. De ces vacances que j’attendais avec impatience. Je disais que j’avais envie de venir chez Tonton et Tantine, mais ma vraie envie c’était de venir te retrouver. Tu m’apprenais une forme de vie différente de celle que j’avais en ville. Non Paul je n’ai rien oublié ni de l’enfance ni de plus tard.

Paul reste un moment silencieux en méditant cette dernière phrase.

- Pour moi aussi tout cela est très présent à ma mémoire. Parfois cela ressemble un peu à un rêve. Souvent, quand je suis triste, je laisse envahir mon esprit par ces bons souvenirs.

La Twingo vient de passer le péage et prend de la vitesse sur la portion d’autoroute qui les emmène vers Lyon. Paul a repris un grand sourire et se tournant vers sa voisine lui demande :

- Es-tu toujours une admiratrice de la reine d’Angleterre ?

- Pourquoi est-ce que me demande cela dit-elle d’un air étonné.

- Souviens-toi de ce jour, tu avais apporté de chez toi une vielle revue du couronnement de la reine Élisabeth 2. L’après midi, dans la grange, tu avais absolument voulu que l’on joue à la cérémonie. Avec un grand bout de tissu tu avais confectionné un manteau de reine et un voile sur ta tête. Avec une lanière tu m’avais réalisé une sorte de large cravate qui devait être très élégante. Toutes tes poupées et animaux de peluche étaient là alignés. Ce sont les gens qui sont contents de nous voir tu disais. Tu m’as bien fait défiler dix fois devant nos sujets ce jour là. Je suis la reine Élisabeth et toi le prince Philip. Ta mère t’avait montré la revue et commenté les images. Tu étais toujours en avance sur moi pour l’information. À l’époque je ne devais même pas savoir ce qu’était l’Angleterre et qui était la reine Élisabeth. Toi aussi tu m’as beaucoup appris. Pour moi le campagnard tu étais une fenêtre ouverte sur la vie. Tu savais tant de choses de plus que moi ! Chaque minutes de cet après midi sont gravées d’une manière indélébile dans le coin de ma mémoire réservé aux bonnes choses.

Béatrice éclata de rire.

- J’avais complètement oublié tout cela. Mais à mesure que tu évoquais ce moment, les images sont aussi revenues. Nous étions des fous pleins d’imagination.

- Oui, surtout toi, tu avais toujours des nouvelles idées de jeux. Peut-être que c’est toi qui ma sensibilisé à la créativité. Tu guidais les jeux et j’adorais te suivre dans tes aventures. Tu m’as plus appris à jouer avec des poupées que moi je ne t’ai appris à jouer avec mes billes. D’ailleurs les billes, tu trouvais ça bête !

L’un et l’autre sont tout attendris de cette évocation de cette enfance d’insouciance. Le seul objectif était de jouer en attendant que la maman de Paul vienne et dise :

- C’est l’heure du goûter. Après vous jouez encore un peu puis ce sera l’heure de la toilette.

Presque en pleine autonomie sur la route, la Twingo arrive dans Lyon. Paul sent un pincement dans sa poitrine en pensant qu’ils vont devoir se quitter. Alors il se penche un peu vers Béatrice et lui demande :

- Veux-tu que nous allions au restaurant ce soir ?

Et il est ravi de l’entendre répondre :

- Oh oui cela me ferait très plaisir de rester un moment encore avec toi. Et puis il n’y a rien à manger chez mes cousins. Et puis je n’ai pas envie d’être seule ce soir. Et toi tu as le temps de sortir ?

- Oui j’ai beaucoup de temps, et encore plus si c’est toi qui me le demande. Je suis si heureux de t’avoir retrouvée, j’ai l’impression d’être dans une bulle de bonheur. Est-ce que tu auras une ligne de disponible dans ton répertoire pour y noter mon nom et mon numéro de téléphone ?

- Oui bien sûr, je te réserverais toute une page et j’écrirai moi-même mes coordonnées dans le tien. Tu sais Nantes n’est pas loin avec le train. Cela me ferait plaisir de te monter le bord de Loire et l’Océan. Je suis sûre que ma Twingo sera ravie de faire ta connaissance. Mais pour l’instant peux-tu me poser un instant chez mes cousins, j’ai quelques bricoles à prendre et je suis disponible pour faire un super diner. J’ai faim, cette marche à pieds pour accompagner Charles m’a mise en appétit.

Dans la Twingo, Paul patiente un petit quart d’heure. Son esprit est tout brouillé. Hier encore, il vivait dans sa banale solitude. Cet après midi il est parti tristement pour accompagner un ami décédé. Il revient ce soir avec une amie d’enfance, un amour de jeunesse qui, elle aussi, semble heureuse de l’avoir retrouvé. À quoi tient le bonheur, une rencontre inattendue, un instant qui fait basculer la vie. Qu’importe ce que sera demain se dit-il, soyons heureux ce soir. Béatrice viens juste de passer la porte. Elle a changé son pantalon et son pull pour une très jolie robe claire. À son attention sans doute. Il descend de la voiture pour lui ouvrir la porte.

- Votre carrosse vous attend oh ma reine.

Ensemble, ils éclatent de rire ce qui fait se retourner un passant surpris que le bonheur existe. À peine installés dans la voiture, toujours en riant Paul demande :

- Qu’est-ce qui ferait plaisir à sa majesté comme restaurant ?

- Qu’est-ce que le prince consort me propose ?

- Un bouchon de Lyon pour la tradition, un restaurant oriental pour l’exotisme, un restaurant de poisson pour l’air du large ou chez MacDo pour la haute dégueulasserie.

- Non rassure toi les MacDo c’est vraiment pas mon truc. Manger des trucs mauvais en se déformant la bouche, c’est pas pour moi ! Par contre me retrouver dans un bistrot lyonnais ça me ferait très plaisir. Tu en connais de bien ?

- Alors là pas de problème je t’emmène chez Chabert rue des marronniers. Et si la carte ne te plait pas, il y a une dizaine de bons restaurants dans cette rue piétonne. Je pense que tu te souviens de cette rue. Là tu pourras déguster toutes les bonnes recettes de la cuisine lyonnaise.

- Je me souviens y être allée avec mes parents. C’était un tout petit bistrot presque vers la rue de la Barre, tenu par une vielle dame qui nous avait dit de choisir tous les trois la même chose pour que ça lui fasse moins de travail. Il y avait à peine dix tables et elle n’a pas dû faire fortune quand elle a arrêtée son activité. Je veux bien aller chez Chabert, c’était déjà une maison réputée, et puis je te fais confiance.

Il laisse la voiture au parking sous la place Antonin Poncet. Avant d’aller au restaurant Béatrice souhaite faire quelques pas sur la place Bellecour jusque vers la statue équestre. En traversant la rue, Paul la regarde un instant. Dans sa belle robe légère, comme elle est belle, comme elle est élégante il est fier de marcher à ses cotés. De nouveau leurs mains se trouvent, se serrent et se gardent. Paul lui parle des transformations qui ont eu lieu dans ce quartier qu’elle connaissait si bien. Il lui dit qu’il habite à deux pas d’ici sur la rue Victor Hugo. Celle qui mène à Perrache l’ancien quartier des parents de Béatrice. Lui le campagnard est devenu citadin, elle la fille de ville habite un pavillon dans la banlieue de Nantes. Ils bavardent de la ville, des souvenir qu’elle en a gardés. Elle évoque son lycée Juliette Récamier au bout de la rue de la charité. Paul lui dit qu’il n’a que très peu changé, toujours grand et austère avec son petit porche d’entrée. De la place ils admirent la colline de Fourvière avec sa basilique belle, éclairée par les derniers rayons de soleil du jour. En revenant vers la rue des marronniers, Béatrice prend gentiment Paul par le bras et ils avancent en continuant leur bavardage comme un vieux couple. Un serveur attend sur le trottoir, il les conduit à une table tranquille tout au fond de la deuxième salle. Sur la proposition du serveur, ils commandent un traditionnel kir fait ici avec le vin blanc de Saint Joseph à la place du traditionnel aligoté de bourgogne.

Tous deux choisissent de commencer avec une salade lyonnaise, puis Béatrice préfère pour continuer un filet d sandre cuit au beaujolais, tandis que Paul prend sa traditionnelle andouillette. Le serveur s’éloignant, ils restent un instant en silence à se regarder, à se redécouvrir. Elle le regarde, il a évidement beaucoup changé. Il a pris du poids, il a perdu une partie de sa belle tignasse. Mais il a toujours ce regard gentil et doux qu’elle avait appréciée, qu’elle avait même aimée. Aujourd’hui il semble moins hésitant, plus sûr de lui, plus mûr. Lui regarde la belle femme avec en filigrane la jeune fille qu’elle était. La femme est belle. Avec sa robe fleurie suffisamment décolletée pour que Paul puisse apprécier que le temps n’avait en rien altérer ses formes. Son visage à peine maquillé a toujours son esquisse de sourire à la Joconde. Ses cheveux mi-longs sont coiffés avec soin. Mais son regard s’arrête sur un détail. Une petite broche piquée au col de la robe et qui représente un petit hippocampe. Cela lui rappelle quelque chose, mais il hésite. Elle a suivi son regard et s’amuse de l’hésitation. Elle passe une main derrière la broche et demande :

- Tu la reconnais ?

- Je ne suis pas très sûr.

- Oui, c’est bien celle que tu m’as offerte à ton retour de vacances, je devais avoir dix neuf ans. Je l’ai toujours portée et mon mari ne comprenait pas pourquoi j’étais autant attachée à cette babiole. Il n’y a que nous deux qui en connaissons l’histoire.

- Je suis touché, ému, je ne sais quoi dire. Si je veux seulement te dire merci. Enfant, tu étais surprenante, tu l’es toujours.

Paul repris :

- Je suis d’autant plus ému que je pensais que tu étais déçue de la manière dont s’était terminée notre histoire d’amour à peine ébauchée.

- Tu vois j’ai su garder de gentils souvenirs de mes expériences un peu ratées. Si tu le veux, peut-être un autre jour, j’aimerai que nous parlions de cette époque. Cela me ferait du bien.

- Moi aussi cela me fera du bien. Souvent dans ma vie des images de cette époque sont revenues dans ma mémoire, souvent en m’endormant. Mais toujours les soucis du quotidien les repoussaient. Aujourd’hui que je ne travaille plus, des étapes de ma jeunesse et plus particulièrement de notre relation reviennent en vrac dans mon esprit. J’essaie petit à petit de mettre de l’ordre dans tout ça.

La présence du serveur apportant les salades, coupe cette réflexion. Il lui sourit en la regardant dans les yeux.

- Je te souhaite un bon appétit et je veux te dire mon bonheur d’être avec toi ce soir.

- Merci Paul moi aussi je suis heureuse d’être avec toi.

Pendant un instant ils dégustent leur salade lyonnaise avec des foies de volaille cuits légèrement rosés. Délicieux. Paul la regarde manger comme s’il découvrait cette femme pour la première fois. En fait ils avaient toute une histoire commune, mais ce soir ils se découvraient comme si quelques heures auparavant ils étaient des inconnus. Manifestement elle avait du plaisir à manger des choses délicieuses. Impatient, Paul lui prit la main et lui demanda :

- Parle moi te ta vie, de ce que je ne connais pas de toi.

- Oh ! Tu es bien curieux dit-elle en rougissant. Il y a tant de choses. Mais, avec toi je peux en parler. D’ailleurs, je crois que j’ai besoin d’en parler.

- Après le lycée, j’ai voulu faire l’école d’infirmières. C’était difficile et ça n’a pas marché, j’ai du abandonner au cours de la deuxième année. Puis j’ai suivi des cours pour entrer dans l’administration. Là j’ai connu Jérôme qui est devenu mon mari deux ans plus tard. Il a trouvé un poste à Nantes où il avait un peu de famille. Je suis partie avec lui et nous nous sommes installés à Rezé. Peu d’années après Bérénice est née, une très jolie petite fille. Cette période là je l’appelle mes années bonheur. Tout nous semblait simple et facile. Nous étions heureux et nous regardions Bérénice faire ses premiers pas et grandir. Puis trois ans après Bérénice, Julien est né. Deuxième moment de bonheur. Mais très vite notre bébé a été malade. Et cela à duré, duré. Il avait presque trois ans il s’est éteint comme une chandelle. Il était dans mes bras. C’était le monde qui se renversait, c’était plus que de la douleur, plus que de la tristesse, c’était… Je ne sais comment dire. Le vide. Peut-être si nous nous revoyons, je trouverais la force de te raconter cette souffrance. Puis les relations ont été plus difficiles avec Jérôme. Nous vivions notre souffrance différemment. Un jour je me suis aperçue qu’il avait une autre femme dans sa vie, plus jeune, sans doute plus jolie et surtout plus gaie. Alors je lui ai demandé de partir.

J’ai pu m’occuper de Bérénice seule, elle a fait de bonnes études. Cela n’a pas été simple sur le plan financier, mais on ne s’en est pas trop mal sorti. Depuis quelques années elle vit avec un compagnon. Nous nous voyons de temps en temps, mais souvent je me sens bien seule. C’est peut-être aussi pour cela que je me sens si heureuse de t’avoir retrouvé aujourd’hui.

Paul est troublé par ces confidences. Il les reçoit comme un gage de confiance et d’amitié. Il reste un moment silencieux avant de lui demander quelques précisions sur la maladie de Julien, sur la profession de Bérénice, et un peu sur Jérôme. Cette discussion grave occupe une bonne partie du repas. Paul poursuit la discussion en lui demandant :

- Mais aujourd’hui quels sont tes loisirs, quels sont tes plaisirs ?

- En fait peu de choses. J’aime en saison m’occuper de mon petit jardin, je soigne mes fleurs. Je lis beaucoup et je vais très souvent à la bibliothèque. Je consulte des blogs sur internet pour passer mes soirées. Parfois je rencontre des amies de Rezé, nous buvons le thé et nous bavardons de tout et de rien. Mais ce ne sont pas des amies avec qui je peux me confier ou parler de choses graves.

Béatrice évoque cela avec son regard grave qui lui donne une beauté mystérieuse. Elle poursuit :

- Je continue à aller à l’opéra de Nantes, j’aime toujours beaucoup cela, mais je n’ai jamais personne pour m’accompagner. La semaine dernière je suis allé écouter pour la dixième fois le Don Juan de Mozart, je ne m’en lasse pas. Cela est un reste de mon enfance, mes parents aimaient beaucoup l’opéra et très jeune, ils m’ont proposé de les accompagner. Avant et après le spectacle, ils m’expliquaient le thème de la pièce, cela a été très formateur.

À ces propos, Paul se contente d’acquiescer, ou par un mot, voire par une onomatopée de relancer les explications de Béatrice. Paul se sent fier de devenir le gardien de ses secrets. Le repas se termine dans cette note de douce et confiante complicité. En prenant le café Paul la regarde encore, par plaisir. Ses cheveux, le contour de son visage, ses épaules, son buste merveilleusement mis en valeur par le haut de sa robe. Et bien sûr ses yeux s’attardent un instant encore sur cette petite broche qu’il avait bien reconnue. En sortant il lui demande :

- Veux-tu aller marcher un moment vers Saint Jean ?

- Oh, oui cela me ferait plaisir !

S’accrochant au bras de Paul, Béatrice marche d’un pas léger vers l’autre rive de la Saône. La discussion se fait plus légère, centrée sur le quotidien, sur Alexandre et Joëlle, sur les projets ou non projets de vacances. Ils regardent un moment les péniches amarrées sur la Saône, ils entrent dans Saint Jean toujours animé par une foule un peu bigarrées. Ils prennent la passerelle du Palais de Justice et reviennent par le bord de la rivière jusqu’à Bellecour. À ce moment là, l’important pour eux, ce n’est pas tant les propos échangés que le moment vécu et partagé. En traversant la grande place, ils redeviennent silencieux, peut-être parce qu’ils sentent que la journée se termine. En passant devant la rue Victor Hugo, Paul serre un peu plus la main de Béatrice et lui demande d’une voix timide :

- Veux-tu venir un moment chez moi ?

Béatrice s’arrête, se tourne vers lui avec un regard ému et triste. Et malgré son cœur qui bat fort, elle fait un léger signe négatif de la tête.

- Non Paul, pas ce soir. Tu m’as fait passer une excellente soirée. Je pense, enfin j’espère que nous allons nous revoir. En rentrant je te promets de te faire une lettre et j’espère bien que tu me répondras. Aujourd’hui je suis troublée, je ne sais pas de quoi seront fait les jours et mois à venir. Sois gentil, reconduis-moi chez mes cousins. Demain je prends le train de 10 heures.

Main dans la main ils rejoignent la voiture et quelques minutes plus tard il dépose Béatrice devant son hébergement. Paul descend pour l’accompagner devant la porte. Au moment de l’au revoir ils se font une bise sonore sur la joue, puis une deuxième qui dérape un peu sur la commissure des lèvres. Béatrice prend le visage de Paul entre ses mains et pose un gentil baiser sur sa bouche. Une fraction de seconde, le temps reste suspendu.

- Je sais que nous reverrons bientôt lui dit Paul. Fait un bon voyage.

Rentré chez lui Paul ne sait plus quoi penser. Est-il dans un rêve ou dans la réalité. Est-ce un bonheur qui frappe à sa porte ? Sera-t-il capable de bien l’accueillir ? Il reste éveillé toute la nuit.

Peu avant 10 heures, Béatrice se prépare à monter dans le train quittant à regret la ville de son enfance, mais surtout Paul qu’elle avait retrouvé. Et dans la centaine de personnes qui attendent sur le quai elle le reconnait. Paul est là. Il court vers elle, la prend dans ses bras, la soulève, comme s’ils avaient vingt ans.

- Je ne voulais pas que tu partes sans t’avoir revue, sans t’avoir encore embrassée.

Ce dernier baiser est sans ambigüité, ce n’est pas seulement un baiser d’au revoir, mais sûrement un baiser d’amour tendre qui recommence.

Posté par PierreDelphin à 21:24 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


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