Dixième jour,

Le matin les retrouve, allongés en travers du lit, la main dans la main. Ils dégustent ce moment du réveil où leurs mains se posent, délicates, sur le corps dévoilé. Moments de tendresse avec des mots doux qui calment les blessures anciennes. Paul se penche sur Claudine et la butine de petits baisers sonores. Puis, dans un éclat de rire, les lèvres posées sur son nez, il lui dit :

- J’ai faim. Ou je te croque ou on va au restaurant !

Claudine le serre encore un peu dans ses bras et lui murmure à l’oreille :

- J’ai faim moi aussi de toi et de tas d’autres choses.

- Alors à table ! Nous ferons notre toilette après.

Ils se lèvent en riant et reprennent les vêtements de la veille pour descendre au restaurant. C’est avec un appétit féroce qu’ils dégustent un petit déjeuner digne d’un Maharadja. De retour, ils parlent de leur projet de journée pendant la toilette commune dans la grande salle de bain. Puis habillés de vêtements légers, ils descendent dans le hall où ils doivent être attendus. La suite de ce voyage n’est réservée que pour eux deux. Leur guide, jeune et élégante femme de 35 ans, aux cheveux longs noirs et brillants est là avec le chauffeur. Ils rejoignent la ville dans les embouteillages de la matinée.

Ils arrivent à la mosquée Mohamed Ali. Alors là, ils ont un instant d’émotion devant un tel concentré de beauté. Les murs d’albâtre donnent cette teinte blanchâtre et douce qui convient bien à un lieu de prière. La cour et son immense fontaine pour les ablutions. Beaucoup d’inscriptions sur son pourtour, Paul se sent niais de ne pouvoir en interpréter la moindre parcelle. Le clocher insolite dans ce lieu, et pour cause, il a été offert par la France, sous Louis Philippe, en remerciement du don de l’obélisque de la place de la Concorde. La salle de prière, immense. Un plafond avec de nombreuses coupoles est d’une telle beauté que l’on est tenté de le comparer aux églises italiennes avec les œuvres des peintres de la renaissance. C’est beau, magnifique. Les couleurs sont fortes et donnent des reliefs. Cela impose le respect. Claudine et Paul suivent leur guide qui explique, qui traduit, qui fait comprendre. Plusieurs groupes de touristes sont en visite, ils sont assis en rond sur le tapis pour écouter les explications du guide qui parle à voix contenue. C’est une tour de Babel horizontale, de nombreuses langues sont entendues. Chacun semble bien, pas pressé de quitter ce lieu. Oh temps suspend ton vol ! Qui a parlé d’intolérance du peuple musulman ? Claudine et Paul se sont assis un instant sur un tapis, sous l’œil amusé de leur guide. Ils dégustent le calme et la capacité de recueillement du lieu.

Voitures, embouteillages, concert sur trois notes des avertisseurs des conducteurs Cairotes. Claudine est ébahie par ce vacarme. Place de la Libération, un bâtiment sévère de briques rouges gardé par un nombre impressionnant de policiers : C’est le musée du Caire.

Ici la visite se fait par chronologie, la date à l’entrée est 2700 ans avant JC, soit 4700 ans avant ce voyage. Cet écart de temps est trop grand pour bien le percevoir, il ne rentre pas dans les schémas temporels habituels. Il y a là tout ce qui a pu être récupéré dans les tombes et dans les temples et qui devait être protégé. Cela paraît immense, mais cela n’est qu’une infime partie de ce qui a existé. La très grande majorité des objets est partie dans les mains des pillards de toutes les époques qui ont marquées cette histoire. Statues en roche tendre ou en roche dure. Statues en bois en bel état de conservation. De nombreux sarcophages, magnifiques réalisations humaines, Claudine fait remarquer à Paul qu’elle ne peut pas les admirer sans penser qu’une dépouille humaine est restée là… combien de temps ? Ces pierres demandent plus de respect que celui d’un simple regard, fut-il admirateur. Puis ils arrivent dans le lieu qu’ils attendaient de voir. Dans le lieu qui à lui seul mérite le voyage vers l’Égypte. C’est l’aile Toutankhamon. Merveille de réalisation, complexité, richesse. Aucun vocabulaire, fut-il pharaonique ne saurait donner suffisamment de superlatifs pour décrire ce qu’ils voient. Dans ce lieu, un autre lieu. La salle des bijoux que ce jeune pharaon a emportés avec lui. Le musée du Louvre, a la Joconde comme pièce centrale. Ici c’est le masque reproduisant le visage du défunt. Onze kilos d’or travaillés par un orfèvre de talent. Le premier sarcophage en or ciselé. Le grand sarcophage avec des milliers de pierres incrustées. Plus loin ce sont les objets qui ont accompagnés le pharaon dans son voyage vers l’au-delà. Beaucoup d'entre eux sont en or ou en pierres précieuses Des chars, des armes, des statues…

Dans cet inventaire, Prévert aurait pu écrire un récital. Une autre salle présente tous les bijoux trouvés dans différentes tombes. C’est splendide, de finesse du travail et de maîtrise de la réalisation. Derrière elle, Paul, s’appuyant sur son épaule lu demande :

- Si tu devais en choisir un ce serait lequel ?

Claudine le regarde en souriant et lui fait une petite bise au bas de la mâchoire La salle des momies d’animaux est intéressante. Un petit babouin les a beaucoup attendris. Paul esquisse juste un geste pour le caresser. Les crocodiles du Nil étaient impressionnants avec leurs 4 à 5 mètres. Peureuse, Claudine dit ne pas regretter la perte de l’espèce.

Ils ressortent au soleil dans la cohue des touristes. La tête vibrante des choses vues et ressenties. Ils se sentent riches d’avoir appris. Ils se sentent pauvres que tant de connaissances leur échappent encore.

Déjeuner sur un bateau amarré sur le Nil en centre ville. À leur demande, et sur les conseils de la guide, le repas est typiquement égyptien, c’est délicieux. Retour à l’hôtel avec une heure de route pour retrouver le désert de luxe de l’hôtel.

Tandis que Claudine prend un peu de repos, Paul visite et utilise les installations de sauna et jacuzzi où il bavarde avec des touristes anglais. Le soir après le repas, ils restent un moment dans un fauteuil confortable du salon à prendre un verre et écouter un groupe musical qui chante des chansons de tous les pays.

Demain de bonne heure, ils partent pour Alexandrie pour continuer ce beau voyage. En parlant de ce projet ils rejoignent leur chambre. Les ablutions de fin de journées sont moins coquines que celles de la veille, et vite ils se retrouvent enlacés sur le grand lit pour une nuit douce et paisible.