Treizième jour,

Vers 9h00 réveil tardif et petit déjeuner confortable. Claudine et Paul dégustent un moment de grasse matinée câline. La lumière du matin est belle sur la mer. Bagages bouclés, un dernier regard nostalgique, avec une petite promenade pédestre dans la ville. Ils croisent la rue Champollion, rare trace de la présence française. Ils passent dans le quartier des universités. Au retour, stop à la pâtisserie le Trianon. Derniers délices orientaux avec un thé à la menthe. L’accompagnateur les attend avec voiture et chauffeur. La conduite vers la gare d’Alexandrie se fait sans problème particulier.

Au Caire, le cornac est là sur le quai. Le porteur s’occupe des bagages. Ils retrouvent la voiture sur une esplanade, à la fois voie de circulation et parking. Tout est bloqué, chaque voiture indique une direction qui lui est propre. C’est beau et étonnant. Les petits coups de klaxon apportent une note de gaîté énervante sous le soleil Cairote. Telles des particules métalliques dans un champ électrique, tous les véhicules retrouvent lentement une direction cohérente pour retrouver l’intensité de la circulation urbaine de l’une des plus grandes villes du monde. – vingt millions d’habitants ! – derniers sons de cette ville, derniers regards sur ces immeubles souvent laids, dernières odeurs qui montent de la ville. Lascifs, à l’arrière du véhicule climatisé, Claudine et Paul regardent dérouler le paysage urbain comme s’ils regardaient déjà le film de leurs vacances.

Ils retrouvent l’hôtel Marriott. C’est presque chez eux ! Pour le repas du soir ils choisissent l’un de treize restaurants disponibles dans l’hôtel proposant des spécialités orientales.

Après avoir passé la commande, Paul regarde Claudine avec une intensité d’une telle force que Claudine un peu effrayée, surtout surprise, lui demande :

- Qu’est-ce qui se passe Paul ?

Baissant les yeux, Paul cherche ses mots un moment. Puis relevant la tête et fixant Claudine dans les siens :

- Que s’est il passé entre nous ? Pourquoi n’avons-nous pas su faire une vie complète ensemble ?

- Ces questions sont bien difficiles. Il est hasardeux de leur donner une réponse précise. Je pense que nous avons vécu un phénomène d’usure, nous n’avons sans doute pas été assez prudents avant.

- Tu penses que c’est seulement l’usure qui à été la cause de nos disputes, de nos blessures ?

- La cause peut-être pas, mais l’origine, oui. Nous nous sommes laissés entraîner dans deux vies parallèles, mais pas deux vie ensemble.

- Est-ce l’usure du temps qui a conduit à ce que tu ne supporte plus mes contacts, à ce que tu refuse de faire l’amour avec moi ?

- Sans doute oui, et la banalité du temps qui passe, j’ai peut-être mal supporté d’être en quelque sorte ta propriété. Je me suis sentie devenir plus froide, plus insensible. Dans ma solitude, petit à petit ce besoin est revenu.

- Mais je ne t’ai jamais considérée comme ma propriété ! Pour moi tu es et tu as toujours été une identité propre ! As-tu eu le sentiment que j’ai beaucoup souffert, tant dans mon cœur que dans mon corps dans cette longue période ?

- Oui, j’ai mis du temps à prendre conscience de cela, mais je sais que tu as souffert. Mais, à ce moment là, il était trop tard, j’avais le sentiment que je n’y pouvais plus rien. Moi aussi dans une certaine mesure je souffrais.

- Après, il y a eu un tel enchaînement, j’ai eu l’impression d’être pris dans un tourbillon malfaisant. Je reconnais que tes refus de contact, m’ont beaucoup perturbé. Je reconnais que cela a entraîné chez moi une attitude souvent agressive.

- Oui, tu as souvent été très agressif, souvent imprévisible et cela m’a apporté beaucoup de blocages.

- Nous sommes entrés dans ce cercle infernal : Tu te refusais : Je devenais agressif : Cela entraînait un blocage puis un refus : Cela entrainait mon agressivité. C’est comme cela que les tornades éclatent.

- Ta vision est schématique, mais c’est à peu près cela. Nous aurions dû faire le voyage en Égypte à ce moment là !

- Mais alors, si tu n’avais plus envie de moi à ce moment là, pourquoi as-tu accepté de faire l’amour avec moi pendant ce voyage. Surtout que nous l’avons fait avec un grand plaisir réciproque.

- Ça c’est un peu autre chose. Je ressentais depuis longtemps un besoin de sexualité, j’avais très envie de faire, refaire l’amour –excuse moi si je te choque- mais quand tu m’as invitée, j’ai pensé à cela, et je suis très heureuse que cela se soit passé avec toi. Et crois moi, aujourd’hui je ne suis vraiment pas déçue !

- Mais, avec ton ami ?

- Oh, avec lui, nous n’en sommes pas là ! Même s’il va un peu vite en voulant vivre avec moi.

- Cette discussion est importante pour moi, c’est une manière peut-être de faire le deuil de ma vie de couple. Jusque là, c’était encore un problème dans ma tête, comme le vestige d’une souffrance.

- Oh tu sais, l’analyse que nous venons de faire reste très succincte. Mais c’est, je pense, le fil rouge de ce qui nous a tant fait souffrir.

Paul sert un peu plus fort la main dans la sienne, comme un merci, se lève un peu de sa chaise et l’embrasse sur la pommette. Claudine lui fait un de ces jolis sourires un peu tristes, et croise ses doigts dans les siens.

Un couple d’américains à la table voisine regarde ce baiser avec une vision de romantisme. Ni Paul, ni Claudine n’ont réellement fait attention à la saveur du contenu de leur assiette. Ils commandent un dessert plein de douceur et là ils le dégustent et se régalent.

Retour à la chambre où le lit est tellement large que Paul ne retrouve Claudine que par hasard. Ils ont conscience que c’est la dernière nuit qu’ils passent ensemble. Sans en parler, ils ont tous deux la même émotion. Ils restent étendus l’un à coté de l’autre, main dans la main ; ils se rapprochent en s’enlaçant, s’embrassent et retrouvent une position plus confortable pour s’endormir. Mais dans la nuit, sans savoir lequel s’est réveillé en premier, ils rajoutent un chapitre charnel au roman de leurs vacances égyptiennes.