mercredi 11 mai 2011

Viens à ma rencontre

 

Que serai-je sans toi, qu’un cœur au bois dormant. Une poussière opportune jouait à faire tressauter le bras du pick-up. Dix, quinze, vingt fois que j’entendais la voix aimée, répétitive. J’entendais sans écouter, trop absorbé par ma lecture. Une revue, la littérature de la renaissance. Montaigne. Un essai pour trouver les vraies sources du bonheur. Hédonisme. J’applique cela au creux de mon fauteuil.

Une voix forte arrive de la cuisine :

- Oh ! Tu changes le disque de ton ardéchois !

Quel scandale et quelle insolence pour parler ainsi d’un poète. D’un poète de la vie, d’un jongleur de mots, sorte de croque notes. Une pichenette sur le bras et la chanson continue :

- …que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre…

Par avance, j’aime, j’aimerai ceux viennent, qui viendront à ma rencontre, qui viennent pour moi, qui m’offre ce trésor sans prix : Le temps qui leur reste. Temps de vie où le vivant s’ajoute au vivant.

Toi aussi viens à ma rencontre. J’irai d’un pas léger vers toi. Mais déjà les effluves viennent agacer mes narines, exciter mon palais qui déjà salive. Avant que je ne reconnaisse, avant que je demande, déjà tu annonces :

- Lapin et ses carottes dans un bain de tomates et d’herbes fraîches.

J’aime quand tu viens ainsi à ma rencontre une casserole fumante à la main et un rire qui tintinnabule sur ton visage. Que serais-je sans toi sans ces bonheurs du jour ? Qu’un vieux bois dormant au fond de la remise.

 

© Pierre Delphin – mars 2011

 

 

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dimanche 1 mai 2011

Printemps au jardin

 

Tous les ans en cette saison j’ai mal aux dents. Je souffre. Tous les ans dès que le printemps revient les symptômes apparaissent. Douleurs, irritations, encombrement. Je n’aime pas le printemps, j’ai mal aux dents. Cet hiver, comme tous les hivers, j’ai eu froid certes, mais j’étais tranquille dans ma maisonnette avec mes amis. Nous avons pris patience, au calme. Je me souviens de ces jours où la pluie a tambouriné sur le toit de notre abri. Je me souviens de ce jour où la neige venue a illuminé de sa clarté blanchâtre notre petite fenêtre. Je me souviens aussi de ces jours de grand froid où mes vingt-quatre dents claquaient dans un terrible tempo.

Un jour, le soleil s’est fait plus chaud. Dès le lendemain la porte s’est ouverte. Il était tout excité avec ses grandes bottes vertes. Il m’a pris et jeté, oui j’ai bien dit jeté dans une brouette avec mes amis. En particulier ma voisine qui avec sa tête de pioche était très en colère. Le mouvement de la brouette sur le gravier de la cour m’a donné le tournis avant de s’arrêter en plein soleil. Il aurait pu choisir un coin à l’ombre !

Je croyais qu’il allait me choisir en premier, mais non ! C’est encore cette tête de pioche qui a eu les faveurs. J’ai entendu des coups et des gémissements. Lui, il sifflotait. Quel mufle, quel sadique ! Je ne sais pas ce qu’ils faisaient, mais leur relation a duré longtemps. Puis mon amie est revenue, jetée à côté de moi dans la brouette dans un grand bruit. Elle a rouspété de ce mauvais traitement. Enfin un moment de tranquillité, tous les deux lovés dans la brouette au soleil. En ricanant nous avons entendu un flop caractéristique. Puis le glouglou d’un liquide que l’on verse et enfin le claquement d’une langue. Mon amie a réussi à me pincer les côtés pour me faire rigoler. Pas facile, car comme je suis très mince… Enfin après un autre glouglou et son claquement de langue associé, il m’a pris. Quel bonheur ! J’ai ressenti ce geste comme une preuve de considération pour mon utilité. J’étais très honoré. J’ai vite déchanté.

Il m’a posé à terre, les dents contre le sol. Malgré les changements, il me semblait reconnaître ce paysage. Je suis sans doute déjà passé par là l’année dernière. Une bordure, un arbre, une borne, quelques coins de repère. Puis il s’est acharné. Il m’a d’abord mis des tas de végétaux entre les dents. Je ne peux pas vous dire lesquels, mais pas de belles salades ou de croquantes carottes. Pas ragoûtant ! Quand mes dents étaient pleines, il me secouait violement de haut en bas. Il jouait à faire des tas ce grand gamin. Ensuite, il a tapé mes dents contre des cailloux, oh la brute ! Oh que je n’aime pas ça ! Je les sentais rouler entre mes dents, à me faire mal. Quel salaud ! Et lui, il ne trouvait rien de mieux que de me taper par terre pour faire tomber ces petits cailloux indiscrets. Quelle vie !

Enfin il s’est calmé. Il m’a délicatement posé, les dents contre le sol je sentais qu’il s’appuyait fort sur mon corps faible. Après un moment d’attente, il m’a sollicité, et là, oh oui là, j’ai perçu que j’allais pouvoir développer tout mon art. Mètre par mètre, centimètre par centimètre, mes dents laissaient leur trace dans le sol meuble, comme une dédicace, comme une signature. Je pensais à cet ami étranger pour qui la seule fonction était de laisser avec ses dents de bois de fines lignes de sérénité dans le fin gravier du jardin de son propriétaire. En grattant ainsi le sol, j’ai bien vu qu’il y avait déposé ses petites graines. Comment allaient-elles naître, éclore, se développer. Seront-elles blondes ou brunes ? De ces brunes au teint carmin que j’aime tant. J’aime bien rester auprès d’elles. Je suis là, je surveille et dès que je vois une limace ou un escargot, je montre les dents.

Il me semblait danser sur le sol, solidement tenu dans ses bras. Je gambadais de ci de là, glissant mes dents entre les petites mottes de terre que j’aidai à trouver une position plus harmonieuse. Heureux, je me sentais utile. C’est important ce sentiment d’utilité, de fonctionnalité diront certains. Quelque objet que l’on soit, nous en ressentons une fierté ou plutôt une reconnaissance. Je ne suis pas comme cette bricole qu’il a apportée l’année dernière et qui dort avec nous dans l’abri. D’ailleurs elle a encore ses vêtements de voyage, du carton ondulé aux couleurs vives, trop vives. Trop vives pour être honnêtes. Ridicules !

Moi, je suis tout simple. Simple mais beau. C’est important d’être beau ! Je vous le confie, je suis d’un beau rouge vif. D’accord, il y a quelques éraflures, mais ça c’est l’âge. Et puis j’ai un corps très mince tout en frêne verni. Dur, souple, élégant. Il est décoré d’un joli drapeau tricolore dont je suis fier. Il faut dire que je suis un peu nationaliste et assez opposé à tous ces confrères étrangers qui envahissent nos jardins. Sous le drapeau, mon géniteur a écrit : « Made in France ». Stupide ! À quoi bon l’écrire en anglais si je suis fabriqué en France ?

Oui, j’aime être utile, j’aime être beau, enfin perçu comme tel. D’ailleurs, il le perçoit, puisque je sens – et j’en suis honoré-  qu’il me dépose avec délicatesse au fond de la brouette où il nous a fait un lit de petits cailloux et de vielles herbes. À mes côtés, ma vielle tête de pioche me demande discrètement : - ça va ? Mais avant que je puisse répondre, nous entendons une voix forte venant de la maison :

- Georges tu viens manger !

 

© Pierre Delphin – avril 2011

 

Posté par PierreDelphin à 15:55 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]
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