Rencontre
La lumière est douce ce matin sur l’allée de la gare. Un rai de lumière se faufile entre deux nuages gris pour venir se poser sur les feuilles des platanes. Le vert du feuillage s’est dissipé dans les brumes de l’automne pour faire place à une furtive couleur de bronze doré qui brille ce matin comme un adieu au bel été.
Antoine aime ce moment du jour où la vie se renouvelle. Sa respiration est forte comme pour mettre en réserve cet oxygène frais du matin. Il est heureux. Heureux de partir à la ville retrouver son groupe d’amis pour une balade citadine. Tous les mois, ils organisent une balade citadine pour le plaisir de la visite et le plaisir de se retrouver. Il ne marche pas très vite, il est en avance pour le train de 8 heures 42. Il regarde. Ses yeux sont contemplatifs pour apprécier l’ensemble du décor. Ils se font plus inquisiteurs pour s’arrêter sur un détail, sur une forme. Il ralentit, un pas puis deux pour apprécier ce rai de lumière dans le brun du feuillage. Un instant sa marche est suspendue et son regard se pose comme devant une toile célèbre dans un musée.
Antoine ne remarque même pas cette femme qui vient de le dépasser. C’est en suivant d’un œil ému le mouvement d’une feuille qui vient finir sa vie dans le caniveau sec d’un trottoir gris qu’il l’aperçoit. Il est frappé par la finesse de ses jambes et par son pas pressé. Il hausse les épaules. Elle prend sans doute le même train que moi, nous avons le temps. Elle continue d’aller vite vers la salle d’attente. Il la regarde s’éloigner. Antoine aime regarder les gens. Il aime les silhouettes féminines. Elle est élégante avec sa veste qui lui pince la talle. Ses talons haut perchés claquent sur le bitume comme le bruit d’un oiseau qui aurait la fortune de trouver quelques graines. Antoine écoute son pas et la regarde disparaître par la porte de la petite gare.
Beaucoup de personnes sont en attente dans cet espace restreint. Antoine laisse filer la porte derrière lui. Ses lunettes s’embrument dans cette chaleur humide de l’espace d’attente. Son regard balaye le volume de la pièce à la recherche d’un visage ami. Personne dans cette foule. Il se sent seul dans cette multitude. Un coin de banc, étroit, est encore disponible. Il s’approche. Il reconnaît la femme vue dans l’allée. Sur son visage de femme mûre, des marques indélébiles d’une jeunesse qui ne s’estompera jamais. Antoine la trouve belle avec son regard clair qui se perd dans la banalité du lieu. Il se penche avec un – Vous permettez ? Il s’assied sur le banc rude, étroit. Elle lui a souri en signe d’acquiescement. Elle fait un mouvement courtois d la hanche pour lui élargir la place. Son livre s’échappe, tombe à terre. – Oh pardon – Dit-il. Il se penche pour le ramasser. Elle a le même mouvement. Il sent le contact brusque de son front. Ils se cognent vraiment dans ce mouvement simultané, non, seulement ils s’effleurent dans ce contact impromptu. En chœur ils disent : - Excusez-moi. Ils éclatent de rire. Deux rires pétillants au milieu de cette foule triste, indifférente. Il ramasse le livre, le lui tend.
- Oh, vous lisez Donna Leon, vous aimez Venise ?
- Oui, j’aime beaucoup Venise et les histoires de Donna Leon sont très intéressantes. Vous connaissez ?
- Je crois les avoir toutes lues. Mais au-delà des histoires, j’aime laisser mon imaginaire se perdre dans les petites rues de Venise, enjamber les ponts et ressentir cette atmosphère particulière des placettes.
- J’ai vu Venise en automne, une journée comme aujourd’hui. La lumière y était très belle même si elle avait du mal à pénétrer dans certaines venelles.
- Oui, c’est une belle période pour s’y trouver, pour laisser aller ses pas au fil du hasard. Pour regarder les vieilles pierres dont les couleurs dansent sous les reflets de l’eau.
- C’est une ville faite pour le regard. Les yeux y trouvent à chaque instant un nouveau contentement. Même quand ils se ferment, les images sont toujours là pour apporter la nostalgie de l’histoire.
- Le train arrive, dépêchons-nous.
Instinctivement, Antoine s’est assis à côté de cette femme qu’il ne connaît pas, mais avec qui il partage de bonheur d’évoquer cette ville mystérieuse. En la regardant s’asseoir, il l’imagine habillée d’une grande robe mauve avec des dentelles blanches que portaient les dames du temps jadis et que l’on retrouve les soirs de carnaval.
Le trajet est court, trop court. Ils échangent des phrases courtes sur ce qu’ils apprécient, sur la culture, sur les images de cette ville. Venise fait partie du voyage. Puis elle parle musique, des concertos magiques de Paganini. Puis il parle d’architecture. Puis, puis… Le train est arrivé le long du quai bétonné de la gare de la ville. Sur ce quai, il lui tend doucement la main et d’une voix faible, il lui a dit : - Au plaisir de vous revoir. Elle prend sa main en murmurant les mêmes mots, oubliant de la lâcher.
Antoine, les yeux brillants, lui demande :
- C’est important ce que vous venez faire à la ville aujourd’hui ?
- Oui, enfin non, je vais rejoindre des amis.
- Je vais aussi rejoindre des amis, mais je peux leur téléphoner que je ne serai pas avec eux aujourd’hui.
- Peut-être que je peux aussi téléphoner aux miens que je serai absente.
- Cela me fera plaisir de visiter la ville avec vous.
- Il y a longtemps que je ne l’ai pas visité. Êtes-vous un bon guide ?
- Vous me direz cela pendant le repas. Je connais un restaurant italien très sympathique, et le patron est vénitien ! Son osso-buco est étonnant de douceur.
En descendant l’escalier, Antoine sent une main qui se glisse dans la sienne. Leurs têtes se tournent, ils rient. Antoine croit voir un clin d’œil s’échapper d’entre les cils.
© Pierre Delphin – novembre 2010
Grignote et les noisettes
En cette fin d'été, le soleil est encore chaud, mais un petit air venu du nord rafraîchit le pelage de Grignote. Grignote, c'est un bel écureuil. Son pelage est brun foncé sur son dos, un peu plus clair sur son ventre. Il a, comme tous les écureuils, une belle queue en panache et des petits yeux tout ronds sous ses oreilles pointues. Il est bien sur sa branche, il regarde le jardinet où Pépé Pierre est en train de ramasser des pommes de terre avec son petit-fils.
- Allez Mathieu, mets les pommes de terre dans le panier !
Mathieu regarde son grand-père lever sur sa bêche une grosse motte de terre d’où tombe tout un chapelet de belles pommes de terre rouges.
- Bravo Pépé ! dit Mathieu en tapant dans ses mains.
L’éclat de rire du grand-père fait sursauter Grignote qui aime bien regarder les humains vivre dans leur domaine naturel. Ce serait dommage de les mettre en cage, se dit-il. Mais un courant d'air plus frais le rappelle à la raison. La saison avance, se dit-il et il va être temps de faire des provisions.
En quelques bonds, Grignote est passé de branche en branche, d'arbre en arbre et a regagné son appartement. C'est ainsi qu'il appelle son vieux gros châtaignier tout creux où il vit avec sa famille. Sa femme, Grignette, l’a parfaitement aménagé avec des branches, des brindilles, des feuilles de lierre et même quelques fleurs sauvages. C'est le plus bel appartement d'écureuil à cent lieues à la ronde. Grignote et Grignette ont deux enfants, Grignoton et Grignotone. Ils sont très beaux et très sages. Enfin, pas toujours, car souvent ils font des sottises qui font peur à leurs parents, surtout Grignoton qui est un casse-cou.
Quand Grignote arrive à l'appartement, il voit Grignette qui termine ses travaux ménagers. Il la regarde un instant, comme elle est belle !
- Dis donc Grignette, je sens l'air froid qui arrive, il est temps que je fasse des provisions pour cet hiver. Je vais aller vers le grand buisson rond, pour y cueillir des noisettes. Où ai-je encore rangé ma musette… ah ! La voici !
- Tu as raison Grignote, fais-en une bonne provision parce que les enfants mangent de plus en plus. Si tu en trouves, rapporte-moi aussi quelques feuilles de saule fraîches pour le repas de ce soir.
Assise sur son banc devant la fenêtre, elle regarde partir Grignote en souriant. Comme il est fort, comme il est beau, se dit-elle. À Grignoton qui passe par là, elle dit :
- Tu vois, l'année prochaine, tu pourras aller avec papa faire des provisions.
- Mais, maman, je pourrais bien y aller cette année, parce que je suis déjà grand, un petit peu grand.
- Non mon chéri, pas encore cette année, mais l'année prochaine c'est promis.
- Moi je pourrai aussi ? demande Grignotone de sa voix fluette. Grignoton la regarde et dit en haussant les épaules :
- Non ! Les provisions, c'est les garçons qui les font. Les filles s'occupent de la maison ! Grignette se lève de son banc et lui attrape l'oreille :
- Dis donc tu te crois où ? Les filles peuvent bien faire les provisions et les garçons le ménage. D'ailleurs, tu vas vite filer dans la salle à manger pour enlever les toiles d’araignées.
Tête basse, Grignoton entre dans l'appartement armé d'un plumeau fait de branches de buis.
Pendant ce temps, Grignote est arrivé au buisson rond. C'est ici que les noisettes sont les meilleures, douces et croquantes. De la branche d'un frêne il regarde le buisson et là que voit-il ? Stupeur ! Des enfants sont en train de manger les noisettes, ses noisettes. Ah, non ! Ce n’est pas juste, ce sont les miennes ! Mais que peut faire un écureuil face à trois enfants ?
Voyant une abeille passer, Grignote lui fait un petit signe. Bibi l'abeille s'arrête :
- Bonjour Grignote, est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
- Oui certainement, le problème c'est que je voulais cueillir des noisettes, mais les enfants sont en train de me les voler.
- Attends une minute, je vais m'occuper de cela. Bibi s’envole et moins d'une minute plus tard, elle revient avec tout un groupe d'abeilles qui font un bruit étrange et sourd. Les abeilles volent maintenant autour des visages des enfants qui effrayés partent en courant et en oubliant les noisettes sur le bord du chemin. Bibi et ses amis retournent bien vite faire leur travail et butiner les fleurs.
- Au revoir Grignote, fais une belle cueillette.
- Merci Bibi, merci les abeilles, je vous souhaite une belle journée et du bon miel.
Grignote se dépêche pendant que le coin est tranquille. Il a vite fait de remplir sa musette en prenant bien soin de choisir les plus jolies noisettes et les plus tendres pour que les jeunes dents des enfants puissent les croquer. Rapidement, il va vers le saule derrière le buisson. Là il choisit, il trie les plus jolies feuilles vert pâle, bien fraîches pour que Grignette puisse préparer un délicieux souper. Enfin, avec sa musette bien pleine et bien lourde, il se met en chemin pour rentrer à l'appartement.
Sur le chemin, il passe près d'une maison, et comme il vient juste de contourner la haie, il se trouve museau à museau avec un gros chat noir très hargneux. Les yeux du gros matou sont dilatés, il grogne, il a sorti ses griffes et surtout ses poils sont tout hérissés. Effrayé, Grignote grimpe dans la haie, saute sur la branche d'un pommier, souffle un peu, prend une noisette de sa musette et la jette sur le museau du chat. Et là, c'est le chat qui part en courant. Grignote poursuit son chemin en rigolant. Il saute d'arbre en arbre, il aime bien passer sur les érables où quelquefois perle une goutte de sève au bon goût sucré. Par contre, il n'aime guère passer sur les sapins ou les aiguilles trop pointues lui font des chatouilles et lui piquent les pattes.
En traversant un platane sur le bord d'un jardin, il voit un vieux monsieur qui soigne ses légumes. Grignote s'arrête un moment pour le regarder. Le vieux monsieur l’a vu et arrête son ouvrage.
- Eh ! Bonjour Grignote, tu es en promenade, comment vas-tu aujourd'hui ?
Grignote hoche la tête, comme tous les écureuils, pour lui dire que tout va bien. Amusé, il regarde le vieux monsieur qui prend une noix dans sa poche, la casse, pose les cerneaux sur une table et se retire au fond du jardin. Grignote descend, pose sa musette, attrape la noix et la mange. Elle est délicieuse. Il voit le vieux monsieur qui rit de son bonheur au fond du jardin. Les dernières miettes de la noix avalées, il reprend sa musette et après avoir fait un grand signe de merci avec sa queue empanachée, repart dans le platane poursuivre sa route. Il entend derrière lui :
- Au revoir Grignote, reviens quand tu veux, j'ai encore d'autres belles noix.
Il faut bien dire que quand Grignote arrive à l'appartement, tout le monde est émerveillé à la vue de la musette bien remplie. Grignote brandit en riant le bouquet de feuilles de saule :
- Et ça, c’est pour qui ?
Grignette est très contente qu'il ait pensé à elle. Elle lui fait un gros bisou sur la moustache.
- Tu es un amour d'écureuil, mon Grignote !
Pendant ce temps, Grignoton et Grignotone tapent des mains et dansent :
- On peut en goûter une ? On peut en goûter une ?
- Allez, en voilà trois chacun, trois pour votre maman et le reste, je le mets dans le placard au fond du couloir. Nous aurons de belles réserves pour cet hiver. Comme je suis un peu fatigué, nous partons tous ensemble vers l'étang. Là je pourrai me reposer avec maman et vous les enfants, vous pourrez vous baigner. Il entend deux « oui » bien aigus qui résonnent jusqu'au sommet de l'arbre. La porte de l'appartement est refermée et ils partent en sautant de branche en branche. Ils passent d'abord sur un arbre qui a de toutes petites épines souples.
- Comment s'appelle cet arbre ? demande Grignotone qui joue avec une touffe d'épines du bout de sa patte.
- C'est un mélèze. C'est un des rares conifères qui perd ses épines à l'automne et qui les fait repousser au printemps.
- C'est quoi un conifère ? demande Grignoton qui lui aussi s'est arrêté pour écouter la réponse.
- Ce sont tous ces arbres qui ont des feuilles dures et pointues comme les sapins, les pins, les cèdres, les épicéas et beaucoup d'autres. On dit qu'ils ont un feuillage persistant.
- Mais les sapins de Noël, eux, ils perdent leurs épines après les fêtes.
- Mais Grignoton si les sapins de Noël perdent leurs feuilles après Noël, c'est hélas parce qu'ils sont morts parce qu'on les a coupés.
Papa pédagogue, Grignote aime bien expliquer. Avec sa famille, ils poursuivent leur chemin en s'arrêtant vers les bouleaux à la peau blanche, vers les érables, les platanes et les cerisiers sauvages. Enfin, les voilà vers la clairière et l'étang. Ils s'installent sur une jolie plage de rêve garnie de mousse toute rase, bien douce avec des petites fleurs de ci, de là. Ils trouvent déjà installés sur la plage monsieur Picou et sa femme Piquette et leurs trois enfants dont le plus jeune boude, roulé en boule dans son coin. Il y a aussi la famille Musaraigne et leurs neuf enfants. Ceux-là, Grignote ne les aime pas beaucoup, aussi il se met un peu à l'écart. Il faut dire qu'ils ont la réputation de voler dans les réserves des autres… Alors on se méfie !
Les enfants sont déjà dans l'eau, ils font des vagues avec leur queue empanachée, ils se jettent de l'eau sur le museau, que c'est drôle ! Mais ils restent sous la surveillance attentive des mamans. Grignette et Piquette discutent, comme toutes les mères de famille.
- Ah vous, Madame Piquette, vous n'avez pas de souci pour trouver des aiguilles pour faire de la couture.
- Oh oui ! Des aiguilles j'en ai plein le dos. Et vous, Madame Grignette, j'admire vos vêtements. Quelle belle fourrure ! Quelle élégance ! Nous les hérissons, nos vêtements piquants nous posent vraiment des problèmes, en particulier pour faire des câlins aux enfants.
- Oui mais quand un chat vous agresse, vous pouvez vous mettre en boule et comme ça il fiche le camp. Nous, nous sommes obligés de vite grimper dans les branches, et c'est très dangereux.
- C'est sûr, les piquants, il y a aussi des avantages...
Pendant ce temps, Grignote et Picou commentent les dernières décisions politiques. Grignote est en train de feuilleter le journal de Monsieur Picou.
- Avez-vous lu cet article sur la nouvelle loi sur les produits chimiques : seuls les produits à base de ferramol seront utilisés contre les limaces dans les jardins.
- C'est une très bonne chose. Il donne un goût amer aux limaces, mais au moins elles ne sont plus empoisonnées. J'ai un cousin qui est mort ainsi l'an dernier.
Pendant que les parents discutent, les enfants, qui ont terminé leur partie de baignade, jouent à l'Accrobranche et font de la balançoire. Le fils Picou est en colère car il n'arrête pas de tomber. Il est vrai que pour ce jeu, c'est plus facile pour un écureuil que pour un hérisson. Chacun se salue car Grignote et sa famille veulent rentrer à la maison. Les voilà repartis de branche en branche, Grignoton et Grignotone sont toujours un peu en avance des parents car ils ont beaucoup plus de souplesse.
Ainsi ce sont eux qui, arrivés à l'appartement, crient aux parents :
- Papa, Maman, la porte est grande ouverte et tout est dérangé ! Grignette prend sa tête entre ses pattes tellement elle est horrifiée. Grignote est rouge de colère. Les meubles, les objets, tout est sens dessus dessous, et surtout le placard des réserves est grand ouvert et Grignote s'écrie :
- Tonnerre d'écureuil ! On nous a volé toutes les noisettes !
Grignotone pleure dans les bras de son frère. Grignette et Grignote essayent de se consoler. Mais ils se sentent très tristes.
- Mais qui a pu faire cela ?
- Moi non plus je ne comprends pas, Grignette, nous sommes les seuls dans le quartier à manger des noisettes. Allez nous allons tous nous remettre au travail pour ranger l'appartement et demain je retournerai chercher d'autres noisettes. Tiens, voilà notre ami le geai avec ses belles couleurs. Bonjour le geai, viens voir le malheur qui est arrivé chez nous.
- Oh là là quel désordre ! En fait Grignote, tout à l'heure j'étais sur la branche du vieux sapin là-haut et j'ai vu quelqu'un entrer chez vous. Vous savez, moi je n'aime pas dénoncer les gens, mais quand même, j'ai vu cet animal repartir avec un grand sac. Je ne sais pas si je dois vous dire...
- Alors le geai, tu es notre ami, cesse de tourner en rond, dis-nous qui tu as vu !
- Ben, ben c'était, je crois, il m'a semblé que, j'ai cru reconnaître Pistolette la fille de la famille de pies qui habite en haut du grand peuplier.
- Ah cette gamine elle a toujours été un peu délurée. Mais là c’en est trop. Si tu veux bien Grignette, reste à l'appartement avec les enfants, avec le geai nous allons rendre une petite visite à la famille des pies.
Aussitôt dit, l'écureuil et le geai partent à travers les branchages, jusqu'au nid des pies construit en brindilles au creux de trois branches.
- Hé Pipeau, hé Pipette, crie Grignote.
Les deux pies lèvent la tête de leur nid :
- Que se passe-t-il, qui crie ainsi ?
- Bonsoir Pipeau, bonsoir Pipette, c'est au sujet de votre fille Pistolette, elle ne vous aurait pas, par hasard, rapporté un gros sac de noisettes ?
- Si justement, je l'ai accroché à la branche là-bas. Vous savez, nous, les noisettes nous n'aimons pas cela !
- Et bien votre fille les a volées chez nous, et en même temps elle a mis tout notre appartement en désordre.
- Ah quelle gamine ! On ne s'en sortira jamais ! Je suis désolé Grignote pour tout ce dérangement. Mais cette petite, ça fait plusieurs fois qu’elle nous fait de telles bêtises en quelques jours.
- Que se passe-t-il donc ?
- Eh bien il y a deux semaines elle est allée à la ville avec sa tante elles se sont posées en haut d'un grand bâtiment où c'était marqué Opéra. Là, elles ont passé la soirée à écouter de la musique. Il y avait même des gens qui chantaient. Elles ont dit que c'était des chansons d'un certain Monsieur Rossini.
- Vous savez, moi je ne sais pas qui est ce monsieur, mais ce que je sais c'est que votre fille est une voleuse !
- Je suis vraiment désolé, nous vous demandons pardon, et pour garder votre amitié, venez, je vous offre un verre de sirop d'érable bien frais.
Grignote récupère sa musette de noisettes et rentre à l'appartement qui est déjà tout propre et bien rangé. À son arrivée, les enfants trépignent :
- Bravo papa c'est toi le plus fort, tu as rapporté toutes les noisettes. Bravo papa.
© Pierre Delphin - 21 août 2011
Les saisons du retour
Un jour de printemps tu vins à ma rencontre. Notre petit amour était là, chaud et prospère. Il me demandait que peu, du soleil et des fleurs. Dans l’air du matin il chantait à tue-tête que tu étais belle et que j’étais beau. Nous dansions dans les prés et le vin était bon. Tant de rêves ébauchés qu’avec ardeur nous construisions, pour voir la vie en bleu et tricoter en rose. Tes yeux pétillaient quand tu me regardais. Mon cœur s’emballait quand mon regard plongeait dans le tien.
Un jour, un mauvais jour, un vent froid est venu. Dans le coussin triste d’un nuage sombre il t’a emportée. Où, je ne sais pas, mais loin, loin de moi. Le voile de ma tristesse s’est posée sur le jardin. Les fleurs ont perdu leur éclat. Les oiseaux se sont tus, chantaient-ils pour moi ? Déjà l’automne arrivait avec sa neige grise.
Glacial, l’hiver m’a enveloppé de ses cristaux acérés. La douleur de mon corps ne m’importait puisque mon cœur souffrait trop. Allongé, recroquevillé devant la cheminée éteinte, comme un vieux bois au fond de la remise, j’ai dormi. Quelques notes de musique, un rai de soleil, ont levé mes paupières. Une ombre s’est dessinée devant les vitres ternes. Une ombre, une odeur, une présence, je t’ai reconnue. Sans dire les mots que je ne voulais entendre, tu as posé ton corps à côté du mien. Avec ce silence sonore, dans mes bras tu t’es lovée. Doucement le bois de mon cœur a pu renaître, tu es là. Que serai-je sans toi, qu’un cœur au bois dormant.
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© Pierre Delphin – mars 2011
Conte pour une femme seule
Tous les matins elle passe dans ce bistrot pour prendre un café. Plus qu’une habitude, un rite. Il est toujours 8h30 précises lorsqu’elle pousse la porte, souriante en disant clairement :
- Bonjour Claude !
Elle l’aime l’entendre répondre :
- Bonjour Mademoiselle Élisabeth, comment allez-vous ce matin ?
Phrase banale, attendue, indispensable. Invariablement elle répond :
- Bien, tout va bien !
Là encore, le rituel de la réponse fait écho au rituel de la question. Bien, tout va bien se répète-t-elle pour elle-même. Son sourire s’efface.
– Vous avez l’air soucieuse ce matin Mademoiselle Élisabeth, quelque chose ne va pas ?
– Non, non, rien d’important, j’étais en train de réfléchir.
Ah ça pour réfléchir, elle réfléchissait ! Elle avait le temps de réfléchir entre 6h du soir et 8h15 le matin, heure à laquelle elle tournait la clef pour aller via le bistrot, rejoindre la médiathèque où elle est bibliothécaire.
Les quelques minutes passées dans le bistrot de Claude dont les petites bulles d’un élixir de douceur qui lui donnent de l’énergie pour sa journée. La journée faite de classement des livres, de rangement, mais aussi de discussions. De beaucoup de discussions avec ses collègues bien sûr, mais surtout avec ses clients. Elle aime appeler ainsi tous ceux qui, régulièrement, viennent chercher dans les livres qu’elle propose, des moments d’évasion, de culture, d’enrichissement. Elle aime parler avec eux du plaisir de lire, elle aime partager avec eux des points d’analyse sur un ouvrage, comprendre leur différence d’appréciation. Elle est toujours étonnée de la variété des formes de lecture pour un même livre, un même texte. Elle aime ces différences d’appréciation. Pour elle, ce n’est pas source de conflit, mais d’enrichissement. Elle se sait plus forte après l’écoute d’un point de vue différent du sien.
Le passage dans le bistrot le matin n’est pas indispensable certes. Il est incontournable. Elle ne peut pas entamer sa journée sans passer par là. Quelques minutes différentes, d’une autre tonalité, d’une autre couleur. En apparence il ne se passe rien de particulier, pas de quoi en écrire un roman ni même une nouvelle ! Pas de quoi perdre du temps pour en parler. Parenthèse de vie ou ponctuation de la journée, elle n’imagine pas que sa journée commence autrement.
Hier au soir, elle a passé la soirée dans la banalité tranquille de sa vie. Un peu de rangement dans une pièce et de dérangement dans l’autre. Elle avait dit un jour à une amie qu’elle découpait son temps libre en deux temps. La moitié pour ranger ce qu’elle avait dérangé pendant l’autre moitié. Les objets, les livres, les revues changeaient régulièrement de place, sorte de frénésie du mouvement qu’elle impose aux objets de son environnement. Elle savait aussi se poser. Hier, un grand verre d’eau citronnée à la main, elle a pris place dans son fauteuil face à la porte vitrée du balcon. Elle a feuilleté plusieurs revues qui étaient là en attente de son attention. Elle a survolé quelques articles, puis lu avec une attention plus soutenue deux articles traitant de la notion de don entre les personnes et tout ce que cela implique. Le premier était une synthèse de l’« Essai sur le don »de Marcel Mauss. Le second, une analyse plus contemporaine d’Alain Caillé. Le don et particulièrement ce qu’il représente dans l’implication des personnes pour la vie publique était un de ses sujets de réflexion. En particulier lorsqu’elle regardait parader les personnages politiques, pantins pixélisés sur son écran. Puis l’heure venant elle avait laissé défiler le journal télévisé. Informations banales puisque ce soir-là les journalistes n’avaient même pas de drame à exposer à la convoitise d’un public avide.
Repas frugal sur son plateau : potage, jambon, fromage, pomme. Rien de très gastronomique, mais le potage était délicieux et les règles de diététiques respectées. C’est à ce moment précis que chaque soir sa solitude devenait douleur. Instant fatidique quand le jour s’éteint, au moment où le corps se pose, ce qui avait été acceptable tout au long du jour, parfois même espéré, devient inenvisageable. Et pourtant…
Ce qui lui manque, c’est moins la présence de quelqu’un que le désir de pouvoir partager ses pensées. Parler de ses lectures et du retentissement qu’elles ont en elle. Parler des informations, de la vie en général. Comme elle le fait souvent à la bibliothèque mais avec une discussion plus intime, plus approfondie, plus sincère. Sans pudeur sur les pensées que l’on éprouve et sur les sentiments que l’on ressent. Depuis longtemps elle avait appris à distinguer la solitude de la privation de recevoir un mot, un geste, la chaleur de la présence d’une personne espérée ou fantasmée, et de la solitude, et c’est celle-ci qui lui pèse vraiment, de ne pouvoir donner par elle-même ce mot, ce geste, sa propre présence. Elle se sent capable de tant donner. De soulager par ses propres mots, par ses propres gestes des souffrances que d’autres peuvent éprouver.
Elle pense souvent à cela, à cette absence, à ce manque. Mais elle pense aussi et de manière conjointe à ses amies souvent trop mal accompagnées par des hommes qui n’ont que peu de choses à leur dire et surtout rien à écouter d’elles. Pour elle la vie à deux n’était que dons réciproques, équilibres subtil entre une sensualité verbale et une sensualité gestuelle. Contact stimulant entre les corps et les esprits. Mais tout ne s’était pas passé tel qu’elle l’avait souhaité.
Elle n’a pas vu la porte s’ouvrir. Elle a juste senti son frôlement lorsqu’il s’est assis à la table à côté d’elle. Il a commandé un grand café. Attentive, elle l’a regardé boire. Délicatesse dans son geste élégant. Son visage sans sourire n’a rien exprimé. Pas de frémissement de satisfaction quand le fort breuvage a glissé dans sa gorge. Rien. Il est comme absent de son propre corps. Son bras redescend souplement poser la tasse. Son regard voyage vers quels souvenirs ? Quelles incertitudes ? Elle sait qu’il a perçu son regard, elle baisse les yeux pour les relever aussitôt. Elle voit sur son corps un frémissement, oh un très léger frémissement et son visage esquisse un mouvement, une crispation qui pourrait s’apparenter à un sourire. Sourire léger pour exprimer la satisfaction d’être ici à ce moment-là. Sourire de sérénité et de bien-être, presque un soupir. Elle tourne la tête avec un regard plus insistant, surprise par ce calme, ce regard devient indiscret. Lentement, comme un automate bien huilé, il tourne doucement la tête vers elle. Sur ses lèvres, le sourire s’amplifie. Oh, peu de chose, juste pour ressentir que ce sourire est destiné à elle, rien qu’à elle.
Mais pourquoi n’est-elle n’est pas surprise quand il pose sa main sur la sienne ? Cela commence comme un frôlement. Une plume qui se pose. Puis elle sent la chaleur qui se diffuse dans ce contact. Alors, la main se fait plus lourde, plus virile. Elle sent sa peau, le regarde. Elle ne l’évite pas et sa propre main se love dans cette main qui l’éteint. Elle sent le flux sanguin battre le long des doigts forts, vibrer dans la paume comme des lignes de vie qui passent et que l’on échange.
Elle ne ressent pas de gêne lorsque les yeux de l’homme viennent chercher au fond des siens une approbation, une connivence. Elle est juste étonnée de ressentir que son cœur battre à peine plus fort que d’habitude face à ce geste qu’elle aurait qualifié d’audacieux ou importun la veille et qui lui semble si naturel aujourd’hui.
Elle n’est donc pas étonnée et à peine émue lorsqu’elle le voit déposer quelques pièces sur la table en esquissant un mouvement pour se lever. C’est sans étonnement qu’elle s’entend répondre :
- Oui je viens
Lorsqu’il lui dit d’une voix claire et douce :
- Accompagne-moi.
Ce n’est pas un ordre, pas plus une demande, mais une proposition pour laquelle seule la réponse positive est envisageable. Elle se lève, sa hanche cogne la sienne.
Elle n’est pas surprise non plus quand, dès les premiers pas dans la rue, il lui prend la main. Un instant, un court instant, leur pas reste en suspens. Comme un arrêt sur image. Les deux visages dans un mouvement symétrique se tournent, les yeux échangent des pensées complices. Elle ébauche un sourire qui dit :
- Je suis folle.
Mais son sourire poursuit :
- Que c’est bon de l’être !
Avec une impulsion sur son bras, elle entend sa voix grave lui proposer :
- Traversons le parc !
Elle suit son mouvement, non pas docile, mais animée d’un projet inconnu mais déjà partagé. Derrière eux, le portillon claque d’un petit bruit sec, métallique, comme la porte d’une cellule qui s’ouvre sur un espace végétal. Les bruits des jeux des enfants attirent un instant leur regard et leur écoute. Serrant la douce main féminine dans la sienne, il lui demande :
- Parles moi de toi.
Le ton n’est pas impératif, seulement un souhait, l’émission d’un besoin.
– Que veux-tu savoir ?
A la question, son regard devient rieur.
– Seulement ce que tu as envie de me dire, de me confier, j’ai envie de te connaître, mais je veux que tu sois en confiance.
Elle lui dit qu’elle s’appelle Élisabeth. Elle parle de son métier. Elle ébauche quelques traits de sa vie, ne parle pas de sa solitude. Elle parle de ce qu’elle aime. Elle s’étonne de s’entendre évoquer ses valeurs, son éthique. Elle parle d’honnêteté, de tolérance, d’acceptation des différences. Puis elle en parle. Au détour d’une phrase, elle évoque sa solitude, ses amis trop lointains. Elle se sent surprise de s’écouter ainsi parler de choses personnelles à un homme qu’elle ne connaît pas. Que se passe-t-il ? D’où vient ce besoin, cette acceptation ? Mais peut-être est-ce parce qu’elle ne le connaît pas qu’elle prend le risque d’être sincère. Ils marchent côte à côte, elle sent la main qui tient la sienne, chaude, forte. Elle est bien. Il ne réagit à ses propos que par onomatopées ou par des questions courtes qui marquent son attention et relancent et réactivent la parole. Elle se sent écoutée comme elle a peu souvent été, et ce sentiment la réchauffe et la réconforte comme si cela était un désir oublié. Elle continue son propos de sa voix lente, très distincte, conteuse sur le bord du lit d’un enfant.
La pensée que la bibliothèque a été ouverte sans elle ne l’effleure même pas. C’est à peine si au fil des pas ils perçoivent la beauté du parc, les parents, les nounous, les grands parents qui promènent les enfants qui chahutent. Ils passent au travers de ces instants de vies en parlant de sa vie à elle, comme de l’héroïne d’un conte de la vie ordinaire. Ordinaire et merveilleuse de l’être. Au pied d’un grand cèdre elle cesse son pas. Brusquement. Au regard étonné de l’homme elle dit :
- Tu m’as fait dire… enfin j’ai dit beaucoup sur moi-même, mais toi, qui es-tu ? Un intrigant, un séducteur…
Il sourit, il avait envisagé et craint cette question, à lui pour qui il est plus facile d’écouter que de parler. Elle écoute à son tour la réponse faite de cette belle voix grave :
- Un intrigant ? Non je ne crois pas être cela. Un séducteur ? Oh, si seulement cela pouvait être vrai !
Un rire s’échappe du fond de sa gorge dans un bruit bizarre, mais déjà il poursuit :
- Séducteur, je crois que oui, d’ailleurs, chacun d’entre nous est toujours en situation de séduction. Séduire, c’est entrer en communication avec l’autre, aller sur les chemins de sa pensée, de ses besoins, l’accompagner pour lui dire le plaisir que l’on a d’être ensemble. Alors oui, je cherche à te séduire, à ce que tu sois bien avec moi, à ce que j’ai le bonheur de ta compagnie. Je ne veux pas te choquer.
- Non tu ne me choque pas, bien au contraire. Mais la séduction est une graine qui demande beaucoup de chaleur, beaucoup de clarté pour se développer et pour fleurir.
- J’ai la patience du jardinier et je sais espérer les fleurs lorsque le terreau est fertile !
Elle a une pensée satisfaite pour cette métaphore en posant sa main sur l’épaule de l’homme. Elle lui précise sa question :
- Alors, vous Monsieur le séducteur, d’où venez-vous, où allez-vous ?
Elle entend le prénom de Jean. Elle entend des morceaux de vie. Elle perçoit la sincérité des propos. Elle l’écoute parler de ses propres valeurs, de sa propre solitude comme un écho à la sienne. Elle le regarde quand il parle, elle voit ses yeux qui confirment les propos en s’élevant à la recherche des pensées.
C’est en passant devant la porte du parc que son regard effleure le cadran de sa montre, la tirant sur le parterre de la réalité. En se tournant vers Jean elle lui dit d’une voix presque tremblante :
- Je dois aller, je suis désolée, je suis bien ici, mais je dois aller.
Il la regarde, ses yeux sont transformés comme ceux d’un homme qui vient de perdre au jeu. C’est un profond désarroi que son visage exprime. De son sac elle tire une carte, elle la glisse dans la poche de Jean. Il entend juste :
- Prends l’initiative... si tu le veux !
Il ne répond pas directement, mais il lui dit :
- Alors à ce soir, belle journée !
Il sent un baiser se poser sur sa joue puis il la regarde s’éloigner tel un papillon passant de fleurs en fleurs. Il s’assoie sur un banc, il pense déjà à ce soir.
© Pierre Delphin – mars 2011
Les patineurs
Encrés dans l’eau grise d’une flaque, les roues des patins dessinent sur les dalles blanches de la place des arabesques vertigineuses. Le chaud soleil de l’été indien les efface en les vaporisant, avant que d’autres adolescents viennent en tracer d’autres plus folles encore. Assis à la terrasse du bar de la Coupole, comme tous les après-midi, Alexandre boit un panaché bien frais. La mousse lui dessine une moustache blanche. D’un revers de manche il chasse l’impertinente. Chaque jour, il sourit et applaudit les exploits en regardant les figures de style de ces gamins. En fait, il n’a que quelques années de plus qu’eux. Son corps se tend parfois quand un adolescent est en rupture d’équilibre. Peur qu’i se « ramasse », qu’il se fasse mal. Alexandre a toujours eu peur de la douleur.
Un instant ses paupières en glissant viennent obscurcir l’image de la place en créant un crépuscule artificiel. La somnolence détend son corps et ses muscles dans un relâchement confortable laissent aller ses bras ballants. Son corps s’endort un instant, mais dans son esprit la veilleuse de sa mémoire égrène des photos. Des photos, et plus encore… Le film de cette soirée.
- Viens avec nous samedi, nous allons nous amuser, nous allons danser !
Il avait tenté de rétorquer :
- Non, je ne peux pas, j’ai trop de travail.
Mais Julien avait insisté :
- Allons laisse un peu tes bouquins, laisse tes cours, laisse toi aller, viens avec nous.
Puis Julien avait ajouté comme une estocade :
- Tu sais, les filles te trouvent très sympa, mais trop sérieux. Tu penses plus à ton travail qu’à elles !
Il s’était juste entendu répondre :
- D’accord, je vous rejoindrai au Seventies Blues vers dix heures.
Cette phrase, il l’avait entendue comme si elle s’était échappée de lui-même, autonome. Julien lui avait tapé sur l’épaule en lui précisant, avec un clin d’œil, qu’Isabelle viendrait avec des amies de la fac.
Cette soirée avait bien commencée dans une bonne humeur générale. Quelques danses avec Margot la meilleure amie d’Isabelle. Enfin une des meilleures amies d’Isabelle. Puis il avait parlé avec Margot. Ils avaient parlé de musique, de chanson, de la qualité des textes de chansons. Ils avaient même fredonné ensemble. Puis ils avaient parlé littérature, poésie, ils avaient parlé de la vie, de celle d’aujourd’hui, de celle à venir. Puis sa main dans l’ambiance sombre et bruyante avait effleurée la main de Margot. Elle lui avait dit :
- J’aime bien comme tu parles.
- J’aime bien être avec toi.
Est-ce tout de suite ou est-ce plus tard que leurs lèvres s’étaient rencontrées ? Il ne sait plus mais quelle importance ? Il ne sait plus comment ils ont évoqué le projet de se revoir. Mais il sait que les yeux de margot ont brillé comme des étoiles quand ils ont parlé. Il sait que son cœur a battu fort en emballant son esprit.
Puis Georges est venu à la table avec une bouteille de whisky. Où l’avait-il prise ? Au bar sans doute. D’autorité il les avait servis. Un demi-verre pour les filles, un plein verre pour les garçons. C’était beaucoup pour lui qui ne buvait jamais d’alcools forts. Mais l’entraînement, faire comme les autres, en trois gorgées, quatre peut-être, il a tout bu. Georges l’a resservi.
Plus tard quand il a dansé avec Margot, elle n’pas voulu terminer la danse. Tu as trop bu lui a-t-elle dit, allons nous asseoir. Quand il a voulu partir avec elle, elle a dit non. Non tu es trop saoul ! De dépit, il a quitté la boite de nuit. Margot, Isabelle, Julien et même Georges ont voulu le retenir. Tu n’es pas en état, lui ont-ils dit. Reste encore un peu. Pas en état, pas en état, et Margot qui ne voulait pas venir avec lui… Il est parti. Son scooter semblait trembler en démarrant. Il ne croyait pas l’allé de cette boite aussi longue ! Puis la route, un virage, une descente qui accélère la vitesse. La courbe en bas. Deux phares qui l’invitent pour une lumineuse promenade. Cette lumière intense, ses yeux se ferment, le noir.
Cette chambre, blanche, calme. Cette femme en blanc, une main sur son poignet, l’autre sur son front. Quelques explications. Puis ils sont entrés : Julien, Isabelle, derrière Margot. Leurs visages sont graves, gris atterrés. Ils esquissent un sourire. Dans le sourire de Margot il lit un reproche, une tristesse. Le début d’une histoire qui s’envole. Ils viennent d’apprendre pour la colonne vertébrale. Brisée. Aucun jury ne s’est réuni pour la condamnation : Chaise roulante à perpétuité, sans remise de peine.
Sa chaise roulante, elle est belle, rouge, motorisée. Il a de la chance, ses amis, Julien, Georges, Isabelle viennent souvent bavarder avec lui. Parfois même, ils jouent au scrabble. Il a revu Margot aussi, elle l’a fortement embrassé sur les deux joues. Elle lui a présenté un copain qui lui tenait la main.
Il regarde les jeunes avec leurs patins et les belles arabesques sur les dalles de la place. Lui aussi aimait patiner sur cette place… Il faut qu’il rentre, l’après-midi s’achève et sa chaise ne va pas très vite.
© Pierre Delphin – octobre 2010
La poudre de gentillesse
Je venais juste de m’asseoir en cette fin d’après-midi d’une courte journée d’hiver. Confortablement installé dans le canapé, les pieds pas très élégamment posés sur la table basse, mon regard s’attardait sur la bûche de chêne que je venais de mettre dans la cheminée. Les flammes dansent un instant avant de s’élancer dans le conduit noir pour s’échapper vers les étoiles.
Je n’ai pas vu entrer les trois enfants dans le salon. Plus exactement je ne les ai pas remarqués. Ce n’est que, lorsqu’ils se sont arrêtés devant moi que j’ai levé la tête. Julia la plus grande tenait la main droite de son cousin Mathieu et la main gauche de sa petite sœur Angelina. Une fraction de seconde, j’ai pensé à une délégation officielle. J’ai demandé :
- Alors mes chéris, vous voulez quelque chose ?
C’est Julia qui d’une voix hésitante a pris la parole :
- Oui, Pépé, on voudrait…
Fichtre, c’était bien une délégation !
- Mais oui, que voulez-vous me demander ?
- Ben Pépé, c’est bientôt Noël, nous voudrions que tu nous dises une histoire, ou un conte, comme tu veux.
- Un conte, une histoire, où voulez-vous que je prenne cela ?
- Ben dans ta tête, on sait qu’elle est pleine d’histoires.
- Ah, vous croyez cela, une tête pleine d’histoires. C’est gentil ce que tu me dis là, mais ma mémoire n’est plus très bonne.
- Oh, aller Pépé, juste une petite histoire.
Angelina s’approche et complète :
- Oui, Pépé, juste une petite histoire.
- Bon alors, je vais vous raconter l’histoire d’un vieux monsieur qui a inventé la poudre de gentillesse.
- La poudre de gentillesse, c’est quoi ?
- Oh mon histoire n’est qu’un conte et comme beaucoup de contes, ce n’est pas vraiment la vérité, mais on aimerait tant que cela soit vrai.
- Alors, tu racontes !
- Oui, oui, mais d’abord comment on s’installe ?
Prends Angelina sur tes genoux, Mathieu à côté de toi et moi de ce côté.
Angelina monte sur mes genoux avec son doudou à la main, elle avait tout prévu la coquine ! Mathieu se cale le dos contre le dossier du fauteuil, tout contre moi, lui aussi a apporté sa sucette, la jolie, celle qui ressemble à une fleur. Un instant mes yeux s’élancent vers le plafond à la rencontre d’une idée, d’une case de mémoire qui contiendrait une histoire pour les satisfaire, ou plutôt pour leur faire plaisir. Un Pépé, c’est fait pour ça. Je regarde les deux petits qui sont sagement en attente, puis la grande et je lance ma voix.
- Il était une fois…
Tous les contes commencent ainsi, alors pourquoi pas le mien !
- Il était une fois un vieux monsieur…
- Plus vieux que toi pépé ?
- Oh oui, beaucoup plus vieux ! Alors ce vieux monsieur était un fameux chimiste.
- C’est quoi un chimiste Pépé ?
- C’est quelqu’un qui mélange des produits pour en faire des nouveaux.
- Alors c’est un magicien ?
- En quelque sorte oui, mais savez-vous que Mamine était, elle aussi, chimiste ?
- Alors Mamine est magicienne ?
- Oh oui, elle est magicienne de l’amour pour les petits enfants.
- Alors qu’est-ce qu’il a fait le vieux monsieur ?
- Tout d’abord, il faut savoir que pendant tout l’été, il a ramassé des plantes et des fleurs, puis il les a fait sécher au soleil et quand elles ont été bien sèches…
- Il a fait de la tisane ?
- Oui, il aurait pu en faire de la tisane (*), mais il les a mises dans un grand bol et il les a broyées avec un pilon.
- C’est quoi un pilon Pépé ?
C’est un bâton avec le bout arrondi pour écraser ce que l’on met dans le bol. Alors le vieux monsieur pendant longtemps il a écrasé les plantes séchées pour en faire une poudre blanche et rose. Comme il avait beaucoup de fleurs, il a eu beaucoup de poudre, un plein sac.
- Dis Pépé, qu’est-ce qu’il a fait avec la poudre ?
- Et bien en fait, au début, il ne savait pas quoi en faire. Il faisait ça comme ça, pour s’occuper. Mais pendant qu’il remplissait son sac, sa voisine, la vieille Léonide est venue le voir pour lui dire que le chien du vieux monsieur était insupportable, elle l’avait entendu aboyer trois fois ! Il faut dire que la vieille Léonide ne venait voir le vieux monsieur que pour rouspéter sur ceci ou sur cela. Elle rouspétait tout le temps, avec tout le monde. Le vieux monsieur ne lui répondit pas directement, mais il poussa le sac de poudre vers elle et lui dit :
- Sentez-moi cela, j’ai mis tout l’été en poudre dans ce sac.
Elle haussa les épaules en se penchant. Son nez qu’elle avait fort long et pointu faillit toucher la poudre. En éternuant, elle commença à dire :
- Cela ne sent pas grand-chose !
Mais elle avait à peine terminé sa phrase qu’un grand sourire envahit son visage. Le vieux monsieur a eu un geste de recul tellement, il était étonné. La vieille Léonide qui souriait, il n’avait jamais vu ça ! Il fut encore plus étonné quand elle dit :
- Vous savez, votre chien, il aboie un peu certes, mais c’est une gentille bête. D’ailleurs vous aussi vous êtes un gentil voisin. Je vous aime bien. Tiens, j’ai fait une tarte aux fruits rouges, je vais vite vous en chercher une part.
Bouche bée, il la regarde partir en sautillant comme une princesse, puis revenir avec une assiette blanche sur laquelle il y avait une grosse part de tarte très appétissante. Elle lui dit :
- Bon appétit cher voisin en déposant un bisou sur le front du vieux monsieur ébahi, puis, elle repartit chez elle souriante.
Le vieux monsieur est resté sans voix en la regardant s’éloigner. Il se demanda comment elle avait fait pour changer si rapidement de comportement.
- Vous, les enfants, est-ce que vous devinez pourquoi la vieille Léonide est devenue gentille tout d’un coup ?
- Ben non, dis-nous Pépé !
- Allez, devinez…
- C’est peut-être parce qu’elle avait senti la poudre ?
- Bravo, bravo. C’est bien ça ! Non pas seulement parce qu’elle avait senti la poudre, mais parce qu’elle l’avait respirée. La poudre était entrée dans son nez, puis dans ses poumons et enfin montée dans sa tête. Et c’est dans la tête que se cache la case de la gentillesse de chacun. Mais le vieux monsieur n’y a pas pensé tout de suite. Ce n’est que le soir avant de s’endormir qu’il s’est dit :
- Ma poudre a peut-être pour effet de déclencher la gentillesse. Il faut que je vérifie cela dès demain.
- Comment a-t-il vérifié le vieux monsieur ?
- Oh, c’est très simple. Le lendemain soir, il est allé dans une salle où l’on parlait de politique. Quel brouhaha ! Quel boucan ! On ne comprenait rien. Chacun voulait avoir raison sans écouter les autres.
- Qu’est-ce qu’il a fait le vieux monsieur ?
C’est Mathieu qui demande d’un air attentif. Je lui pose la main sur l’épaule et continue.
- Plusieurs fois, il a mis de la poudre sur le dos de sa main, puis il a soufflé dessus. Il a fait ça en se déplaçant dans la salle. Un peu de poudre et pschitt il soufflait.
- Et alors, les gens sont devenus gentils ? Murmura Angelina. Julia lui fait les gros yeux et lui dit :
- Laisses dire Pépé !
- Et bien oui. Tout d’abord, la plupart ont fait silence pour écouter les autres. Puis l’un d’eux a dit :
- Plutôt que de se chamailler, on pourrait essayer de faire des choses ensemble. En quelque sorte de regrouper nos idées pour en faire des meilleures.
Un autre avec qui il se disputait un moment avant, dit en lui serrant la main :
- Je suis d’accord, vous pourriez faire ceci et nous on ferait cela… Je pense que les gens du village seraient contents.
Une troisième personne s’approche, c’était une femme déjà âgée. Elle ajouta :
- Si vous faites cela, avec mon équipe, nous ferons ça et ça, et se sera bien pour les familles…
Les yeux étonnés, Julia demanda :
- Mais Pépé, c’est possible tout ça ?
- Vous savez les enfants, il faut toujours croire très fort aux idées merveilleuses. Ainsi, souvent elles se réalisent. Ainsi souvent elles deviennent possibles.
- Continue ton histoire Pépé.
- Bien, il y avait un journaliste dans la salle et le lendemain, dans son journal, il a tout raconté, car il avait vu le vieux monsieur souffler sur sa poudre.
- Et alors…
- Et bien dans les jours qui suivirent, des militaires sont arrivés chez lui et lui ont pris toute sa poudre de gentillesse et lui ont interdit d’en fabriquer encore.
- Mais pourquoi ?
- En fait, ils avaient peur. Car si tout le monde est gentil, il ne peut plus y avoir de guerre.
- Et alors c’est bien.
Dit Julia d’un air étonné.
- Oui, c’est bien, mais s’il n’y a plus de guerre, on a plus besoin des militaires.
- Mais ça sert à quoi les militaires ?
- Oh, il y a trois catégories. Ceux qui tuent les autres, ceux qui se font tuer et ceux qui ne font pas grand-chose ! D’ailleurs, ce sont les troisièmes qui sont les moins dangereux.
- Mais Pépé, c’est moche la guerre.
- Oui, moche, très moche.
- Papa, lui il ne fait pas la guerre, il joue de la guitare.
- Eh oui !, Lui il a raison, il chante la paix !
- Mais pourquoi certains font la guerre ?
- Parce que dans la tête de certaines personnes la case de la gentillesse est fermée, et la case de la méchanceté est ouverte.
Les trois enfants firent le même mouvement pour m’embrasser. Mathieu dit doucement :
- Pépé vient, allons à la cuisine, on va ensemble inventer la poudre de gentillesse.
© Pierre Delphin - janvier 2011.
Six des personnages de ce conte sont réels. Mais, hélas, l’histoire n’est qu’ rêve d’un vieux pépé. Un fantasme peut-être. Une anecdote réelle cependant : Alors que cette histoire n’était qu’en cours d’écriture sur un carnet, un soir après la lecture d’un conte de Grimm, Julia m’a dit : - Pourquoi il n’y pas quelque chose pour faire que tous les gens soient gentils.
Je ne crois toujours pas à la transmission de pensée. Quoique…
(*) Recette de la poudre de gentillesse :
- Fleurs de camomille
- Fleurs de tilleul argent
- Graines d’anis
- Graines d’hibiscus
- Feuilles de mélisse
- Fleurs de mauve
- Pétales de roses
- Arôme d’agrume
Si cela ne contribue pas à vous rendre gentil, en tisane cela vous aidera à passer une nuit paisible. Cette tisane s’appelle : « Les chants du crépuscule » chez « La Route des Arômes » à Lyon.
Une existence bien remplie
Dans la cour de récréation d’un lycée, un professeur de philosophie aime venir s’asseoir sur un banc au fond de la cour. De là, il aime regarder évoluer ses élèves. Depuis longtemps, il a su tisser des liens avec les jeunes et plusieurs d’entre eux viennent régulièrement se mettre autour de lui pour le questionner, lui demander son avis, pour être guidés dans leurs propres réflexions.
Ce matin un élève lui demande :
- C’est quoi une vie bien remplie ?
Le professeur se lève, fait quelques pas vers le chantier d’extension du lycée, et revient avec un seau remplit de pierres. Il s’adresse à ses élèves :
- Regardez ce seau et ce qu’il contient. Considerez-vous ce seau plein ?
- Oui bien sûr répondent les élèves.
Le professeur se lève et retourne vers le chantier. Il prend plusieurs poignées de gravier qu’il insère dans les interstices entre les pierres. Il revient et fait constater aux élèves :
- Vous avez dit que le seau était plein, pourtant il y avait encore de la place pour mettre du gravier. Est-il plein maintenant ?
- Ah oui, maintenant il est bien plein.
Le professeur se lève de nouveau et va vers le tas de sable. Patiemment il fait glisser le sable entre les grains du gravier. Revenant vers les élèves, il leur dit :
- Voyez vous-même, une vie bien remplie est comme ce seau il y a toujours de la place pour mettre des choses nouvelles. Les grosses pierres représentent les éléments essentiels de votre vie comme la famille, le couple, les enfants, la santé. Les choses telles que si vous n’aviez que cela, votre vie serait bien remplie. Le gravier représente toutes ces choses importantes mais non essentielles telle votre maison, votre voiture, le style de vos vêtements. Enfin les grains de sable représentent toutes ces choses de moindre importance. Mais souvenez vous que si vous remplissez votre vie que de sable, vous ne trouverez jamais la place pour mettre l’essentiel.
Apprenez à ne pas gaspiller votre énergie, votre disponibilité sur les petites choses, il ne vous restera jamais ni de temps ni de place pour ce qui est essentiel à votre bonheur.
Prenez du temps en famille, jouez avec vos enfants, soyez à l’écoute de votre conjoint, de vos amis. Il y aura toujours du temps pour le bricolage, faire un dossier, laver la voiture. Seules les grosses pierres sont importantes, le reste n’est que sable qui coule entre les doigts.
Les élèves hochent la tête d’un geste approbateur appéciant cette leçon de plein air pleine de bon sens.
Un des élèves s’avance et dit au professeur :
- Monsieur dans ce seau, il est encore possible de mettre plusieurs verres d’anisette.
Le professeur le regarde en souriant, surpris :
- Mais pourquoi veux-tu mettre de l’anisette en plus dans ce seau ?
- Ben, c’est mon père qui dit : - Qu’aussi remplie soit une existence, il ya toujours une petite place pour l’apéro !
Pierre Delphin – avril 2010
Sylvie est agrégée
Un jour, Sylvie alla renouveler son permis de conduire. Lorsqu’on lui demanda quelle était sa profession, elle hésita un instant. Elle ne savait comment se qualifier. Le fonctionnaire insista :
- Ce que je vous demande est si vous avez un travail, un emploi ?
- Bien sûr que je travaille ! répondit Sylvie, Je suis mère de famille.
- Désolé, madame ! Mais nous ne considérons pas cela comme une occupation professionnelle ! Je vais donc mettre femme au foyer dit froidement le fonctionnaire.
- Mais monsieur, je suis agrégée en développement infantile et relations humaines !
La fonctionnaire eut un air de stupeur, d’étonnement, et Sylvie répéta mot à mot sa réponse.
Après avoir pris note, le fonctionnaire osa lui demander :
- Puis-je savoir ce que vous faites exactement ?
Sans le moindre doute, fermement et avec beaucoup de calme et sérénité, Sylvie expliqua :
- Je développe une thèse, un programme à long terme, à l’intérieur et à l’extérieur du foyer. Cela concerne l’évolution physique et mentale et la prise d’autonomie. Cela concerne également les problèmes liés à l’hygiène et au développement cognitif.
Pensant à sa famille, elle continua :
- Je suis à la tête d’une équipe et j’ai déjà à ma charge quatre projets bien distincts, chacun ayant leur propre spécificité. Je travaille à plein temps, sans limite d’horaire et en exclusivité pour cette équipe. Le degré d’exigence est de 14 heures par jour, parfois plus. Il n’y a pas de rémunération planifiée ni de cotisation pour une caisse de retraite. Par contre comme vous, je n’ai aucun risque de chômage.
Au fur et à mesure qu’elle décrivait ses responsabilités, Sylvie remarqua dans la voix du fonctionnaire un ton de plus en plus respectueux, qui, de son côté, continuait à remplir le formulaire.
Lorsqu’elle rentra chez elle, Sylvie fut reçue par son équipe de base : trois petites filles de 13, 7 et 3 ans.
En montant à l’étage, elle entendit le plus jeune de ses projets, un joli bébé de six mois, s’adonnant à un nouvel assemblage de sonorités vocales.
Heureuse, Sylvie prit son bébé dans les bras et pensa à toute la beauté et la noblesse de la maternité, à ses multiples responsabilités et aux heures interminables de pleine et entière disponibilité...
Maman, où sont mes chaussures ? Maman, tu m’aides à faire les devoirs ? Maman, le bébé n’arrête pas de pleurer. Maman, tu viens me chercher à l’école ? Maman, tu m’emmènes à mon cours de piano ? Maman, tu m’achètes…? Maman...?
Assise sur le rebord du lit, Sylvie pensa :
Si j’étais agrégée en développement infantile et en relations humaines, comment qualifier les grands-mères ? Et bien elle trouva. Les grands-mères seraient :
Des agrégées seniors en développement infantile et relations humaines.
Les arrière-grands-mères, les agrégées exécutives seniors.
Les tantes, les agrégées assistantes.
Et toutes les femmes, mères, épouses, amies et confidentes :
Des agrégées spécialisées dans l’art de rendre la vie meilleure.
Dans un monde où les titres et les diplômes ont tant d’importance, où l’on exige de plus en plus une spécialisation dans tel ou tel domaine professionnel, les mamans sont des agrégées dans l’art d’aimer.
Agrégation : Assemblage en un tout cohérent.
Pierre Delphin – février 2010
L’invitation de la folie
La Folie décida d'inviter ses amis pour prendre un café chez elle.
Tous les invités y allèrent. Après le café la Folie proposa :
- On joue à cache-cache ?
- Cache-cache ? C'est quoi, ça ? demanda la Curiosité.
- Cache-cache est un jeu. Je compte jusqu'à cent et vous vous cachez.
- Quand j'ai fini de compter je cherche, et le premier que je trouve sera le prochain à compter.
Tous acceptèrent, sauf la Peur et la Paresse.
-1, 2, 3,... la Folie commença à compter.
L'Empressement se cacha le premier, n'importe où.
La Timidité, timide comme toujours, se cacha dans une touffe d'arbre.
La Joie courut au milieu du jardin.
La Tristesse commença à pleurer, car elle ne trouvait pas d'endroit approprié pour se cacher.
L'Envie accompagna le Triomphe et se cacha près de lui derrière un rocher.
La Folie continuait de compter tandis que ses amis se cachaient.
Le Désespoir était désespéré en voyant que la Folie était déjà à 99.
- CENT ! cria la Folie, je vais commencer à chercher...
La première à être trouvée fut la Curiosité, car elle n'avait pu s'empêcher de sortir de sa cachette pour voir qui serait le premier découvert.
En regardant sur le côté, la Folie vit le Doute au-dessus d'une clôture ne sachant pas de quel coté il serait mieux caché.
Et ainsi de suite, elle découvrit la Joie, la Tristesse, la Timidité...
Quand ils étaient tous réunis, la Curiosité demanda
- Où est l'Amour ?
Personne ne l'avait vu.
La Folie commença à le chercher. Elle chercha au-dessus d'une montagne, dans les rivières au pied des rochers. Mais elle ne trouvait pas l'Amour.
Cherchant de tous côtés, la Folie vit un rosier, pris un bout de bois et commença à chercher parmi les branches, lorsque soudain elle entendit un cri.
C'était l'Amour, qui criait parce qu'une épine lui avait crevé un œil.
La Folie ne savait pas quoi faire. Elle s'excusa, implora l'Amour pour avoir son pardon et alla jusqu'à lui promettre de le suivre pour toujours.
L'Amour accepta les excuses.
Aujourd'hui, l'Amour est aveugle et la Folie l'accompagne toujours.
C’est mon amie Janine qui m’a envoyé ce joli texte, à vous de le découvrir.
Pierre Delphin – février 2010
L’homme qui marche
Qui connaîtra la souffrance de mes pas ? Quelques lignes dans un journal intime que sans doute personne ne lira. Quelques lignes qui ne sont là que pour seulement poser, déposer les craintes et les doutes qui encombrent mon esprit. Seulement quelques lignes, c’est tout ce qui reste quand la vie s’éloigne.
Je ne peux pas rester immobile, alors je marche, je marche, je marche. Je ne sais où je vais, je me souviens plus du chemin, je marche. Je ne sais qui je rencontre, je ne sais pas si d’autres personnes sont sur ma route, je marche. Le ciel est-il bleu ? Est-il gris ? Ou bleu-gris ? Je ne sais pas, je marche.
Fatigué, je rentre. Assis, épuisé. Télévision allumée, puis éteinte, pas d’intérêt, je reste là. Il est midi, cuisine, réfrigérateur, peu de choses. Je n’ai pas faim, je le ferme. Peut-être demain. Mon corps a tout perdu, mes muscles, mon ventre, plus rien. Même mon cerveau a maigri.
Seul, je suis seul, je m’allonge seul sur le divan. Attente, le sommeil vient, un instant. Rêve de mouvement, d’ambiance, de convivialité. Rêve de musique sonore, entraînante. Rêve de rires, de gaîté. Réveil, seul. Salon, un livre qui traîne. Ma main le prend. Titre étrange : « Être heureux malgré soi ». Les yeux volent sur les lignes, vont et viennent. Mon cerveau ne reçoit rien. Étrange. Rien ne passe. Pourquoi les mots lus n’ont-ils pas de sens ? Pourquoi ces lignes deviennent-elles inutiles ? Comment a été guidée la main qui les a écrites ?
Disque posé, le tiroir se referme. Concerto pour violon, Tchaïkovski. La musique pénètre par mes oreilles, par tous mes pores. Extase fugitive, le corps s’assouplit. Images d’une belle femme blonde qui sauve le concert. Film vu à deux, moment heureux… Fin du concerto, la musique se calme et s’étire. Silence, recueillement.
Mon cerveau bruisse sur un tempo lent de sons graves, entêtants. Aspirine comme une bouée lancée au seuil de la douleur. Attente, retour au calme. Les amis sortent de la mémoire, entrent dans l’esprit. Où sont-ils aujourd’hui ? Je suis seul, vide. Je me souviens d’eux, je les ai aidés, ils en avaient besoin. Maintenant, ils sont heureux, tant mieux ! Que suis-je pour eux ?
Fauteuil rugueux, inconfortable, je me lève. Mon corps, trop raide refuse le repos. Mes jambes s’allongent raides, trop minces, peu solides. Au vestiaire, blouson, écharpe rejoignent mes épaules ténues. Palier, escaliers, porte cochère, c’est la rue. Espace animé de fantômes étranges, spectres incertains. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Peu m’importe.
Je marche, marche encore. Les rues, le parc. Ombrage avec jeux d’enfants. Petit garçon qui tombe. Cris, pleurs, maman est là, elle console. Câlins, silence. Même les arbres sont en fleur, beauté entraperçue, subtile et enivrante. Portillon, sortie du parc, rue commerçante. Je suis bousculé. Ces contacts, ces coups sont agréables, humains. Vitrines décorées, aguichantes, dommage, je n’ai besoin de rien. Je n’ai envie de rien. Je marche encore, fin de la rue, je tourne à gauche, j’avance. Les marches de pierres descendent vers la rivière, un bateau passe. Vers quel rêve est-il poussé ?
Bordure fleurie, pierres glissantes, le pas hésite. Sur la rive, des algues flottent, vertes. L’eau coule sans bruit, froide. Je suis là, las, au bord de l’eau, mon ombre et mon image dans l'eau se confondent. Je fais un pas, je me mêle à elles.
La civière est dure, rêche, j’ai froid, l’eau de mes vêtements trempés ruisselle sur mes membres. La couverture me réchauffe. Des mots rien que pour moi, sourire d’une femme en blanc, une main se pose sur ma joue. Il est interdit de mourir aujourd’hui me dit-elle. La vie est là sur le chemin, tantôt bordé d’épines, tantôt bordé de fleurs. Mon corps accepte le repos.
Chambre blanche, l’infirmière pose sa perfusion. Gestes précis, calmes, humains. Comme s’il n’était plus relié à ma tête, mon corps se laisse aller, confortable. Le téléphone sonne, c’est un ami. Veux-tu que je vienne ? Oui, je t’attends.
© Pierre Delphin – février 2010


