mercredi 17 mars 2010

Succession

En rentrant de son travail, Jean Charles trouve dans son courrier une enveloppe contenant deux feuillets. L’un manuscrit où il reconnaît l’écriture hésitante de sa mère. Elle est dans sa 92ème année. L’autre est dactylographiée à l’entête de la résidence qui héberge sa mère. Il prend la lettre de sa mère en premier.

Mon cher Jean Charles,

Ce petit mot pour prendre de tes nouvelles. Comme vous devez être occupés Élise et toi par votre travail. Vous sembliez déjà fatigués lorsque je vous ai vu la dernière fois à la fin de l’hiver. Ici les feuilles commencent a changer de couleur et parfois le vent se fait plus fort, l’automne arrive.

Vous devriez faire attention à votre santé et prendre plus de jours de repos. Croyez-moi, à votre âge on ne se rend pas compte de la fatigue que l’on accumule, et on la retrouve plus tard. Enfin si vous aviez quelques jours de congé, passez me dire un petit bonjour à la résidence, cela me ferai plaisir. Mais je comprends vos difficultés.

Pour moi, ne vous inquiétez pas. Je vais bien à part quelques détails. J’avais un peu mal à mes jambes, alors le Directeur de la résidence a eu la gentillesse de me prêter une chaise roulante. C’est bien pratique. Ici tout ce passe bien, en général, nous mangeons bien, même si le cuisinier se rate de temps en temps.

Au mois de mai, ils ont été très gentils de faire une journée pour la fête des mères qui n’avaient pas eu de visite. La semaine dernière, ils m’ont fait la surprise de m’offrir une écharpe pour mon anniversaire. Tous les résidents ont chanté et j’ai soufflé mes bougies. Dommage que vous n’ayez pas pu venir, vous m’auriez aidé à souffler. Les plus valides ont dansé, ils avaient mis des disques de valses et de tangos.

Les petites prennent bien soin de moi, elles sont obligées maintenant de m’aider pour me coucher le soir. Je suis très essoufflée. Le docteur a dit que j’avais des problèmes avec mes artères. Elles commencent à se boucher. Il m’a dit que j’étais trop âgée et trop faible pour faire une opération, alors ils me donnent des cachets le soir et à midi. Mais enfin, il ne faut pas trop que je me plaigne, il y a ici des personnes plus mal en point que moi.

J’espère que pendant l’hiver qui vient tu trouveras un moment pour venir m’embrasser, cela me ferai tant plaisir. Je me rends compte que je suis toujours égoïste, je ne pense qu’à moi ! Fait comme tu peux, ne t’inquiète pas pour moi.

Embrasse Élise pour moi,

                                               Ta maman qui t’aime.

Lettre dactylographiée

Cher monsieur,

         N’ayant pas pu vous joindre au téléphone, je suis triste de vous informer que votre mère est décédée ce matin d’une crise cardiaque. Nous pensons qu’elle n’a pas souffert.

Conformément à notre contrat, son corps a été transféré au centre funéraire de la ville.

Merci de faire rapidement le nécessaire pour retirer ses affaires de sa chambre afin que nous puissions en disposer pour un nouveau résident.

Nous avons trouvé sur sa table la lettre ci-jointe qui vous était adressée. Elle a été écrite hier.

Je vous prie de croire Monsieur à l’expression de nos salutations dévouées.

Charline Labèle, directrice

Jean Charles referme soigneusement les deux correspondances et appelle son épouse :

- Élise, as-tu le numéro de téléphone du notaire ?

© Pierre Delphin – mars 2010

Posté par PierreDelphin à 07:57 - - Commentaires [6] - Rétroliens [0]


jeudi 3 décembre 2009

Lettre d’Amélie (2)

Ce texte est la suite, la conséquence de deux autres textes : « Lettre à Amélie » (16-11) et « Lettre d’Amélie » (19-11) Les commentaires amicaux m’on inspiré une suite… Amélie reprend la plume.

Paul,

Je dois le dire, je suis troublée. Un souvenir oublié dans le coffret des regrets que l’on croit effacés. Une rencontre furtive, une image, un coffret qui s’ouvre. Une lettre qui m’a touchée sur les espaces sensibles de ma mémoire. Une réponse que je vous ai faite et qui ne me satisfait pas complètement. Une discussion avec mon mari qui a haussé ses épaules larges en riant et me traitant de gamine, de collégienne. Alors je m’en suis ouverte à mes amies proche. Elles aussi ont ri, mais en me disant que j’ai de la chance, elle m’envie.

Monelle qui m’a dit que vous étiez une petite étoile au fond de mon cœur ! Fabeli qui hésite comme moi de peur de réveiller le passé. Martine, qui m’a dit que j’étais peut-être courageuse, mais pas curieuse. Elle m’a dit qu’elle serait allée au rendez-vous avec le risque d’être déçue, mais sans regrets pour le futur. Annick qui avec son enthousiasme habituel m’a dit : Prends le risque d’être déçue, pas celui de regretter. Quelle pression, nous buvions notre tasse de thé sur une terrasse au soleil. Même dans les rires partagés, je suis restée perplexe, hésitante.

Je vous dois deux nuits d’insomnie, à vouloir peser le pour et le contre jusqu’à ce qu’une voix aigrelette au fond de mon cœur me crie : vas-y !

Oui. Je reviens sur ma décision. J’ai aussi envie de vous rencontrer de vous revoir. De vous parler, de vous entendre. Mais au fait qu’avons-nous à nous dire ? Parler, reparler de cette journée de mariage vieille de 40 ans ? Parler de nos vies, de notre histoire ? Parler de ce que nous aimons de ce qui nous fait encore vibrer ? Ou parler pour seulement être encore un moment ensemble et croire que le temps est figé ?

Dans votre lettre, j’ai sentie intacte la sensibilité que j’avais perçue lors de cette journée. Pourquoi ne pas m’avoir fait signe par l’intermédiaire des jeunes mariés après cette journée. Moi, j’ai pensé le faire, je n’ai pas osé ! Peut-être en a-t-il été de même pour vous ?

Je vous propose mardi prochain, encore une semaine d’attente ! Retrouvons-nous à midi au restaurant de Fourvière. La cuisine y est bonne et la vue sur la ville magnifique. J’irai à ce rendez-vous avec un élan que je n’ai jamais eu parce qu’il y a des moments qu’il ne faut pas éviter. Je serai là avec bonheur, mais vous, ne serez-vous pas déçu ? J’ai si peu à donner.

Puis-je vous dire qu’à la sortie de l’opéra je vous ai trouvé très élégant, beau, presque inchangé. Peut-être le tour de taille, oh, à peine !

Monelle a eu raison vous êtes une étoile qui brille dans le ciel de ma vie.

À mardi.

Amélie

Posté par PierreDelphin à 09:29 - - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
jeudi 19 novembre 2009

Lettre d’Amélie

Paul,

J’ai reçu votre lettre. Je l’ai lue avec attention et c’est à la deuxième lecture que de petites larmes d’émotion ont troublée ma vue. Quarante ans, c’est loin, Bernadette et Lucien sont déjà grands parents.

Je dois vous l’avouer, cette soirée était dans ma mémoire éteinte. Notre rencontre à l’opéra et surtout votre lettre l’ont ressuscitée, éclairée comme on allume une bougie pour créer une chaleur dans une pièce où l’on attend des amis.

Bien sûr ma mémoire est redevenue claire avec beaucoup d’images de cette soirée. Plus particulièrement les images d’un jeune homme plein de gaîté, de douceur, de prévenance. Je me souviens de vos rires qui allumaient nos rires. Je me souviens de vos gestes de douceur qui impliquaient mes gestes. Je me souviens de ce matin brumeux où dans un rire nous nous sommes embrassés avant de rejoindre nos voitures. Je me souviens de ma nostalgie pendant quelques mois de cet homme entraperçu le temps d’une journée de fête et déjà éclipsé. Je me souviens que la vie a continuée.

Oui je suis troublée par votre lettre. Je l’ai rangée dans un coffret personnel comme une jeune fille cache la lettre de son premier amour. Aujourd’hui j’ai 65 ans moi aussi ! Je suis mariée depuis 38 ans. Nous avons 3 enfants et 5 petits enfants. Nous sommes une famille heureuse.

Votre lettre sollicitait une réponse, la voici. Elle sollicitait aussi une rencontre. Je ne pense pas que cela soit souhaitable. Comme vous j’en aurai sans doute du plaisir ; mais j’ai peur de réactiver des sentiments, des désirs que nous ne pourrons pas satisfaire. Cette décision m’est douloureuse. Gardez ma lettre comme je garde la votre. Cette journée de vie partagée reste, restera une petite étoile de bonheur que nous devons à Bernadette et Lucien.

Je vous voudrais, enfin, je vous espère heureux.

Amélie

© Pierre Delphin – novembre 2009

Posté par PierreDelphin à 07:41 - - Commentaires [4] - Rétroliens [0]
lundi 16 novembre 2009

Lettre à Amélie

Ceci est le deuxième opus de cette nouvelle année d’atelier d’écriture (*). La consigne était : Écrire un texte à partir de la phrase suivante : J’avais –x- ans quand nous nous sommes vu pour la dernière fois et j’ai aujourd’hui –y- ans.

Amélie,

Je voudrais vous dire tout le bonheur que j’ai eu lors de notre rencontre de mardi. Tous deux nous avions encore le regard émerveillé de la majestueuse chorégraphie que nous a offert l’opéra ce soir là. Vous étiez entourée de vos amis pleins de gaité. Je me souviens de votre éclat de rire. C’est lui qui a intercepté mon attention. Je connais cette femme, me suis-je dis. Mais qui est-elle ? À qui appartient ce rire ? J’étais seul, accompagné du bonheur du spectacle que nous venions de déguster. J’ai regardé vos yeux, votre sourire et une étincelle a affiché sur l’arc en ciel de mon esprit un nom, le votre, Amélie. Je ne savais pas par quelle prouesse mes neurones ont fonctionnées aussi vite, aussi précisément ce soir là. Aujourd’hui je le sais, je viens vous le dire.

J’avais 25 ans quand nous nous sommes vu pour la dernière fois et j’ai aujourd’hui 65 ans. Quatre décennies, c’est long, c’était hier. Nous étions, souvenez-vous invités au mariage de Bernadette et de Lucien. De la cérémonie à la soirée nous sommes restés ensemble, puis au petit matin nous avons repris notre route. Nos vies ont parcourues des voies différentes pour se retrouver à cette sortie d’opéra.

Vous n’êtes restée que quelques heures à mes cotés et pourtant vous avez habité pendant quarante ans l’espace de ma vie. Pendant ces quarante ans, il n’y a pas eu de semaine, peut-être même pas de jours où je n’ai pensé à vous, où je n’aille regarder ému dans un coin secret de ma mémoire l’image de votre visage. Ce visage doux et rieur, ces cheveux bouclés, ces yeux lumineux de sérénité et d’intelligence, cette bouche fine ciselée par un scalpel talentueux, ces pommettes de fruits mûrs réceptacles de baisers. Et ce nez, petit, que j’imaginais être, j’en ris encore, une coccinelle posée sur une rose. Non, je n’ai rien oublié de votre visage, rien. Mardi, j’ai tout retrouvé. Ces quarante ans n’ont rien altéré, rien. Votre beauté a évoluée, elle s’est épanouie et le temps n’a laissé sur ce visage de ma mémoire qu’un voile de transparence diaphane d’une beauté éternelle.

Lorsque nos épaules se sont heurtées dans la cohue de sortie, j’ai murmuré : Amélie. Votre tête s’est tournée, les yeux étonnés. Une esquisse de sourire s’est dessinée sur vos lèvres pendant que votre esprit recherchait qui était cet inconnu que votre mémoire voulait reconnaître. J’ai dis tout bas mon prénom. Vous m’avez souri, vous m’avez dit à voix basse : - Bernadette et Lucien. J’ai répondu : - Oui. Combien de temps nous sommes nous regardé en silence ? Souvenez-vous comme les gens se sont subitement écartés de nous, comme s’ils s’éloignaient du lieu d’un miracle. Nos deux mains se sont unies un instant, je vous ai demandé la permission de vous embrasser. J’en avais tant envie ! Mes lèvres se sont déposées sur votre joue avec passion, avec respect. Elles ont depuis gardées la mémoire sensitive de la douceur de votre peau. À leur tour vos lèvres ont répondu par un baiser papillon juste à la commissure de ma bouche. Quel émoi intense ! Vous portez toujours le même parfum.

Un mot derrière vous : - Tu viens Amélie a claqué comme un fouet sur le visage d’un supplicié. Votre tête s’est tournée, votre sourire s’est éteint. Revenant vers moi vous m’avez dit : - Excusez moi Paul, mais je suis avec des amis et ils s’impatientent. Disant cela vous avez retiré de votre sac une simple carte et vous me l’avez tendue le regard triste. Souvenez-vous en la prenant, j’ai osé déposer un baiser sur votre main pour vous laisser une trace de moi. Cette carte, je l’ai gardée comme on garde une bouée près de la mer, un talisman. Aujourd’hui elle est là posée sur mon bureau, elle me permet de vous faire cette lettre, d’envoyer cette bouteille dans l’océan de la vie. Allez-vous la trouver ? Allez-vous y répondre ?

Souvenez-vous de la cérémonie du mariage. D’instinct nous avons plaisanté en parlant gentiment des mariés. Vous de Bernadette votre amie d’enfance, moi de Lucien, copain d’école. Notre conversation a même pris un ton sérieux sur la signification philosophique du mariage et même mystique en sortant de l’église. Nous avons parlé, échangé comme si nous étions des amis de longue date. Notre rencontre n’était vieille que de deux heures !

Souvenez-vous du repas où nous avons tant ri, de cette table de joyeux lurons. C’est ici que j’ai mémorisé la musique de l’éclat de votre rire.

Souvenez-vous du bal. Ah le bal ! Je n’ai dansé qu’avec vous, vous n’avez dansé qu’avec moi. Une dame âgée m’a glissé à l’oreille : - Votre compagne est très jolie. Elle a cru que nous étions en couple. Je l’ai remercié, je ne l’ai pas détrompée.

Souvenez-vous de ces danses entraînantes où les rires remplaçaient les mots, où les regards deviennent intenses, où nos peaux brillaient de la célérité de nos mouvements.

Souvenez-vous de ces danses lentes où, enlacés, nos deux mouvements ne faisaient qu’un sur le rythme calme d’un slow langoureux. Moi, je me souviens de votre main dans la mienne, de ma main dans votre dos. Je me souviens de votre main sur mon épaule qui tard dans la soirée s’est posée sur ma nuque. Mon cou en frémit encore.

Souvenez-vous de cette fin de nuit au petit matin brumeux. Le jour pointait et il était l’heure de se séparer. Souvenez-vous de notre baiser d’adieu. La mémoire du goût de vos lèvres a souvent illuminé les moments tristes de ma vie.

Aujourd’hui, je suis là, devant ma feuille, ma plume se lève par instant pour laisser défiler mon album de ces rares images de cette journée. Comme je l’étais il y a quarante ans, je suis toujours idéaliste puisque j’espère de tout cœur une réponse à cette missive.

Accepterez-vous de partager une journée ou un instant. Je voudrai vous entendre me dire quelles est votre vie. Quels ont été vos bonheurs, vos tristesses aussi peut-être.

Mais je comprendrai aussi que vous souhaitiez laisser la vie continuer son cours sur nos chemins séparés.

Notre rencontre a été pour moi une belle lumière.

Amélie, je vous laisse avec mon indéfectible amitié.

Paul

(*) Atelier d’écriture UTA Lyon dirigé par Jean Marc TALPIN

http://ecriture.uta-lyon.fr/talpin/index.htm 

Posté par PierreDelphin à 21:17 - - Commentaires [6] - Rétroliens [0]
mardi 10 novembre 2009

Lettre de Fernande,

Suite à un travail en atelier d’écriture, j’ai eu l’occasion d’écrire un texte intitulé : « Lettre à Fernande », publié le 25-octobre. Deux personnes m’ont fait l’amitié de me suggérer de faire une suite à cette lettre, en voici la première partie.

Pierre,

Je t’avais dit que je souhaitais couper tous les liens. Et toi, mon ami le plus cher tu m’impose une lettre. Je m’étais fait la promesse que tout courrier arrivant serait mis dans une boite sans être ouvert. Le premier que je reçois, c’est le tien. Je n’ai résisté qu’une seconde, j’ai déchiré l’enveloppe.

Tes mots sont ceux de l’amitié sincère, profonde. Ce sont des mots que je partage pour toi. Ces mots sont ceux de l’amitié la plus pure, la plus complète. Cette amitié qui nous unis, infiniment plus forte que si nous étions amants. Cette capacité d’accepter de l’autre même l’inacceptable. Parce que l’on sait que l’on ne sait pas tout, parce que l’on comprend que l’on n’a pas tout compris.

Je sais ta souffrance de mon départ, je sais que tu n’as pas tout compris. Mais il fallait que je parte sous peine d’asphyxie. Il fallait que je sorte de cette apnée. Je suis incapable de l’expliquer avec des mots concrets. Tu es le seul, avec le temps, capable d’avoir ce niveau de compréhension.

Ici, j’ai acheté des cahiers neufs, des crayons neufs. Je pars sur des bases vierges. Je me renouvelle. Je commence à écrire mon roman, nous en avons tant parlé. Je me souviens de tous tes mots, ils seront les cailloux blancs du sentier de ma réflexion. Même si pendant quelque temps, il n’y a que du silence entre nous, ta parole reste présente à mon esprit, comme toujours, constructive. Je t’en fais la promesse : tu seras mon premier lecteur, je te demanderais aussi d’être mon correcteur, car tu es le seul capable de critiquer en construisant et en comprenant mon langage.

J’ai l’impression d’être sortie de l’eau avec la même violence que je suis sortie du ventre de ma mère il y a déjà bien longtemps. Je renais. Laisse-moi renaître, laisse-moi redevenir adulte. Dans cette autre vie tu seras présent, forcément puisque tu fais partie de moi-même.

Je vais reprendre mon écriture, juste interrompue pour cette lettre. Une photo de nous deux est sur mon bureau. Je suis contente que toi aussi tu prennes la plume. Laisse moi aussi le bonheur d’être ta première lectrice.

Je te demande de ne pas reprendre contact avant trois mois. À ce moment là écrit moi pour m’annoncer ta visite. L’automne sera là et nous pourrons ensemble voir la beauté des couleurs de cette région, la beauté de la nature. Je te préparerais un verre d’orangeade.

Pour moi aussi, notre amitié est indéfectible, je t’embrasse. Même dans le silence, je ne t’oublie pas, je t’écoute.

Fernande

Posté par PierreDelphin à 01:31 - - Commentaires [6] - Rétroliens [0]
dimanche 25 octobre 2009

Lettre à Fernande,

Ceci est le premier opus de cette nouvelle année d’atelier d’écriture (*). Sur une enveloppe, nous avons noté un nom et une adresse, éventuellement une profession. Les enveloppes étant redistribuées, nous avons écrit à la personne concernée par l’enveloppe. – L’enveloppe reçue portait les indications suivantes :

Madame Fernande Wendling

63, chemin des capucines

67300 La maison Blanche

Fernande,

Tu es partie. Je suis triste. Je connais les raisons de ton choix, ton besoin d’isolement. Aujourd’hui le temps me semble vide, mon cœur est nostalgique. Le ciel bleu et les chants d’oiseaux de ce matin auraient dû, comme à l’habitude remplir mon cœur de joie et d’allégresse. Il n’en n’est rien. Je regarde seulement à travers le feuillage les volets de ta maison. Ils sont clos comme une amitié qui s’éteint.

Sur la terrasse, ce matin, le café était fade. Je n’ai même pas perçu le goût subtil que j’aime et l’odeur qui entérine mon réveil. Sous le store aux larges bandes bleues résonnent encore nos bavardages. Nos échanges, nos sources de réflexion. Nos fous-rires aussi. Tu me disais aimer ces discussions. Sache qu’elles ont enrichi mon esprit, façonné mon raisonnement, validé ou invalidé mes à priori.

Te souviens-tu du temps passé à évoquer la vie et sa richesse. À évoquer la vie et tous ses tracas, toutes ses douleurs. Nous sirotions notre verre d’orangeade, tranquilles, dans l’immobilité des pendules. Tout me semblait tellement établi que j’étais dans la confusion du passé, du présent et du futur. Je n’avais plus de repères temporels puisque le bonheur était sur un fil tendu qui semblait sans fin, toujours renouvelé.

J’ai bien senti ton évolution dans tes réflexions, dans ta recherche personnelle. Tes pensées devenaient plus introspectives, plus centrées sur toi-même. Toi toujours ouverte à la pensée des autres, à l’écoute. Un moment, j’ai eu peur car je ne percevais pas la finalité de cette évolution.

Puis un jour, mardi dernier, il était quinze heures environ tu es arrivée. Ton éternel sourire à la vie qui illuminait ordinairement ton visage n’était plus qu’un rictus. Les traits de ton visage étaient sombres et tendus. Avec une économie d’explications, tu m’as dit que tu allais partir. Retourner dans ta maison familiale en Alsace. Que tu souhaitais être seule. Que tu souhaitais, pour un moment, de ne pas avoir de visites, pas de téléphone, pas de liaison internet. Tu partais en faisant le vide derrière toi. Ce jour là je n’ai pas pu m’exprimer, le choc était trop fort. Je t’ai dit que je comprenais. Ce n’était pas vrai. Je n’ai toujours pas compris. Comme une bouteille à la mer, il me reste cette lettre. J’espère que tu prendras le temps de la lecture. Je n’en écrirais pas d’autres, sauf si tu me le demandes.

Pour moi, l’amitié c’est d’accepter l’autre tel qu’il est, telle que tu es, dans la liberté de ce que tu fais, de ce que tu décide. L’amitié, c’est un peu attendre ce que l’autre peut donner, mais c’est surtout le bonheur de pouvoir apporter tout ce que l’on a à l’autre. Si j’ai encore beaucoup à donner, à te donner, il n’y a plus personne pour recevoir. Cet après-midi, je boirais seul mon orangeade.

Je suis chagrin, je t’espère heureuse. Dans ce temps de solitude tu trouveras le temps d’écrire ton livre. Nous avons tant parlé de ce scénario ! Je te fais confiance, ce sera un bouquin magnifique ! Et tu n’auras pas de mal à trouver un éditeur intéressé. Lorsqu’il sera fini, me donneras-tu le plaisir d’être ton premier lecteur ?

À bientôt chère amie, chère Fernande. Tu me manques, mais je suis heureux de t’espérer heureuse. Ainsi va la vie, peut-être, pour passer le temps, ferai-je comme toi, prendre un cahier et écrire, écrire, écrire.

Mon amitié reste indéfectible. Je t’embrasse. À quand tu voudras.

Pierre

(*) Atelier d’écriture UTA Lyon dirigé par Jean Marc TALPIN

http://ecriture.uta-lyon.fr/talpin/index.htm 

Posté par PierreDelphin à 22:10 - - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
jeudi 1 octobre 2009

Mystère chez l'épicier

.

Gamberge les bois, le 15 mai 2009,

.

À l'attention de : Monsieur Jean Dunase inspecteur de police.

.

Monsieur,

.

J'ai eu votre nom par la personne chargée de l'accueil de votre commissariat. Il faut dire que j'était passé vous voir parce que j'avais quelque chose à vous dire. Alors elle m'a dit de vous écrire.

Tout d'abord il faut que je vous dise que moi aussi je suis du métier. Jusqu'à il y a trois ans, j'étais moi aussi inspecteur de police. Mon commissaire a eu la gentillesse de demander ma mise en retraite anticipée parce que j'avais suffisamment travaillé comme ça, comme il a dit.

Quand j'étais du métier, mes copains m'appelaient "la fouine" parce que j'étais toujours chargé des surveillances et des planques. Alors même à la retraite, il y a des choses qui restent.

Bon, comme disait mon commissaire, venons-en aux faits. Que je vous dise d'abord, j'habite au 17 de la rue du marché aux herbes, juste en face de l'épicerie: "chez Marcel". De ce fait de la fenêtre de mon premier étage, je vois tout ce qui se passe devant et à l'entrée de cette épicerie. Comme je m'ennuie un peu pendant cette retraite, je suis souvent à ma fenêtre.

Voilà, j'ai constaté des choses qui me paraissent étranges. Mais peut-être que je me fais des idées. Tous les soirs un peu avant le journal télévisé, il ya un homme qui vient et qui apporte un carton. Monsieur Marcel prend vite le carton et l'emmène dans son arrière boutique, là où il a sa cuisine. Puis cet homme repart vite dans sa voiture, une Alfa Roméo rouge immatriculée 769 TRU 75. C'est sans doute un parisien.

Vers huit heures et demie, c'est le buraliste, Monsieur Émile que je vois arriver avec un carton. Celui du tabac de la rue Quinbancoix Il le donne à l'épicier qui lui donne une enveloppe.

Quand on a été la fouine, on reste la fouine et je sens là quelque chose de bizarre. Sans vous commander, je pense que vous devriez jeter un œil de ce coté là. Moi je reste aux aguets derrière mon rideau. (J'ai encore les jumelles de service que mon commissaire m'a autorisé de garder)

.

Antoine Bustard, ancien inspecteur de police.

-------------------------------------------------

.

.

Gamberge les bois, le 19 mai 2009,

.

À l'attention de : Monsieur Jean Dunase inspecteur de police.

.

Monsieur,

.

.

.

Je n'ai pas eu de réponse de votre part à mon courrier du 15. Vous êtes sans doute très occupé. J'ai connu ça. Moi de mon coté, je ne suis pas resté inactif. J'ai gardé l'œil ouvert. Voilà ce que j'ai constaté de nouveau:

Dans la journée il ne se passe rien d'anormal. Des ménagères qui viennent avec le cabas faire leurs petites courses. Rien à dire.

Mais le soir le manège des cartons continue. L'homme à l'Alfa Roméo, puis le buraliste. Mais c'est pas tout.

Hier au soir, après avoir mangé un morceau. Il faut que je vous dise que je vis seul depuis la mort de mon Églantine. Hier soir donc, il devait être neuf heure, le film de la Une venait de commencer. J'ai été obligé de déplacer ma télé pour la regarder tout en surveillant dans la rue.

À cette heure là, j'ai remarqué quelque chose de spécial. Il ya trois personnes qui arrivent et qui rentrent dans l'épicerie, et l'épicier ferme derrière eux. Pour vous aider dans votre travail, j'ai noté: Il y a un homme et deux femmes. Ils sont blancs, peut-être des français. Ils ne sont pas très bien habillés. Enfin je veux dire modestement, c'est pas des riches c'est sûr. Un des femmes est plutôt petite, et l'homme n'est pas très grand.

Ce qui m'a intrigué, c'est qu'ils rentrent de manière furtive dans l'épicerie. Alors quand j'ai vu ça vous vous doutez que j'ai planqué. Deux heures et demie que je suis resté à surveiller cette porte fermée. Heureusement que j'ai pas grand-chose à faire ! Il faut dire que le nez ça se perd pas, et j'ai eu raison. Vers onze heures et demie, je les ai vus ressortir tout aussi furtivement. L'épicier n'a même pas allumé sa boutique. Ils sont repartis vers la rue Quinbancoix. Après je ne sais pas où ils sont allés.

Faite moi savoir si vous voulez que je continue ma surveillance.

.

.

Antoine Bustard, ancien inspecteur de police.

---------------------------------------------------

.

.

Gamberge les bois, le 23 mai 2009,

.

À l'attention de : Monsieur Jean Dunase inspecteur de police.

.

Monsieur,

.

Vous n'avez pas trouvé le temps de me répondre à mes précédents courriers. Je suppose que vous avez des affaires qui vous bouffent tout le temps disponible. J'ai connu ça quand j'étais plus jeune. Je vous en veux pas et je vous souhaite bon courage.

De mon coté, je continue à avoir un œil à la fenêtre. Et je dois dire que ce petit manège continu. Je suis très perplexe. Tout ça me semble étrange, peut-être qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mais quand même mon nez de flic me dit qu'il se passe quelque chose de pas clair. On se refait pas.

Toutes les allées et venues bizarres se poursuivent, mais en plus, et c'est l'objet de cette lettre, j'ai vu quelque chose de nouveau. Hier au soir, tard, l'épicier était seul dans sa boutique juste avant de fermer. Alors j'ai vu arriver une grosse voiture noire. Je sais pas la marque et j'ai pas pu relever le numéro. En est descendu un homme très bien habillé, avec un chapeau. Peut-être qu'il était un peu basané, mais j'en suis pas sûr. Il est entré dans l'épicerie et a commencé à parler avec l'épicier. À un moment l'homme à regardé vers ma fenêtre, mais je suis sûr qu'il m'a pas vu. Les deux faisaient des grands gestes. À un moment cet homme a donné une enveloppe à l'épicier. Celui-ci a regardé dedans, et il semble qu'il s'est mis en colère. Je suis pas sûr, mais il me semble qu'il y avait du fric dans cette enveloppe. Pendant que l'épicier criait, l'autre l'a pris par les vêtements sous le cou et l'a amplement secoué. L'homme l'a laissé tomber sur son tabouret et puis, il est parti dans sa grosse voiture.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve pas ça très normal. Je reste attentif et à votre service.

.

.

Antoine Bustard, ancien inspecteur de police.

--------------------------------------------

.

.

Gamberge les bois, le 27 mai 2009,

.

À l'attention de : Monsieur Jean Dunase inspecteur de police.

.

Monsieur,

.

.

Bon, je n'ai toujours pas de nouvelles de votre part, et je ne sais pas si l'affaire dont au sujet de laquelle je vous ai envoyé des courriers vous intéresse. Moi de mon coté, comme on dit, je suis pas resté les deux pieds dans le même sabot. (C'est une expression de ma grand-mère!).

J'ai qu'une petite auto, mais comme elle est banale et sombre, elle passe inaperçue. Et puis j'ai encore un peu l'habitude de la filoche. Donc, tous les soirs tard je voyais sortir des jeunes avec des sacs en plastique bien chargés. Il m'a pas semblé que c'était des commissions d'épicerie. Ces dernier jours, j'ai voulu savoir où ils allaient. Alors je les ai suivis avec ma petite auto. Ils étaient deux et ont rejoint un peu plus loin une moto bleue. Ils ont mis les sacs dans les sacoches et sont partis. On n'est pas allé bien loin. Ils se sont arrêtés devant une boite de nuit: "Le pélican bleu" ils sont rentrés avec un des sacs et sont ressortis très vite sans le sac mais en rigolant. Ensuite ils sont repartis jusqu'à une autre boite de nuit: "Le callipyge". Même chose que pour l'autre, ils ont donc livré un sac. Ensuite j'ai pu continuer ma filoche, et nous somme allés à une autre boite: "La vénus verte". Là encore ils ont livré le dernier sac. En sortant ils rigolaient encore en tapant sur ce qui m'a semblé être un portefeuille.

Mais pendant qu'ils rigolaient, la grosse voiture noire est arrivée. Là j'ai vu le sigle en zigzag et je suis sûr que c'était une grosse Opel. Mais je connais pas les modèles. La plaque d'immatriculation était pleine de boue et je n'ai pas pu lire le numéro. C'est bizarre toute cette boue, parce qu'il n'a pas plu depuis plusieurs jours. Enfin j'ai vu que le gars de la voiture noire leur a fait signe de donner le portefeuille. Les deux jeunes ont fait la gueule, mais ils l'on donné. La voiture noire est repartie et j'ai voulu la suivre. Mais cette grosse bagnole est beaucoup plus puissante que la mienne et j'ai dû abandonner.

Maintenant je ne sais plus quoi faire, parce que après tout, tout cela n'est plus mon boulot. Moi je vous ai dit tout ça par conscience civique et que j'estime être un bon citoyen. Éventuellement, tenez-moi au courant.

.

.

Antoine Bustard, ancien inspecteur de police.

----------------------------------------------

.

.

Préfecture de Police

Inspection Général des Services

.

Le Commissaire Paul Derigny

                   À Monsieur Antoine Bustard

.

.

Monsieur,

.

         Je veux vous présenter en mon nom personnel, et au nom de la Préfecture de police mes plus vives félicitation. Grâce à votre sagacité, vous avez permis l'arrestation de toute une filière de trafic de cigarettes confectionnées à base de cannabis et de tabac par trois personnes dans la cuisine de l'épicier.

         Nous avons eu la chance de retrouver toutes vos correspondances dans le tiroir de l'inspecteur Dunase lors d’une perquisition. Une enquête mettait en doute sa probité professionnelle. En fait, c'était Dunase qui conduisait la grosse voiture noire. Je ne peux, et vous le comprendrez bien vous en dire plus sur cette enquête qui n'est pas totalement terminée.

         De votre coté continuez à garder l'œil, mais évitez de refaire des filatures.

         En renouvelant mes remerciements, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

.

.

Paul Derigny

.

Posté par PierreDelphin à 07:47 - - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
jeudi 10 septembre 2009

Lettre à Madeleine,

Madeleine,

Ne t’en va pas. J’ai fais une connerie, d’accord. N’y pense plus, te monte pas le bourrichon pour ça. Même ça il faut laisser filer. Demain, après demain t’y penseras plus. Ouais, il y a des trucs où on n’a pas bien été en phase. On a perdu du temps à trop gamberger, à trop se poser de questions. À force on a oublié l’essentiel de notre petit bonheur.

Allez soit sympa, ne t’en va pas, non ne t’en va pas.

.

Pour me faire pardonner, je veux bien t’offrir des trucs insensés. Des mangues du pôle nord ou des glaçons de l’équateur. Je creuserai mon jardin pour trouver des trucs beaux comme le ciel pour te rendre encore plus lumineuse. Je trouverai une belle baraque où on va s’aimer comme des dingues. La seule règle sera de s’aimer encore et encore. Là tu seras ma petite reine.

Allez soit sympa, ne t’en va pas, non ne t’en va pas.

.

Ne t’en va pas. Je te dirai des choses superbes et toi tu vas piger facile. Je t’expliquerai. Je connais des potes qui se sont rabibochés avec leur meuf et maintenant ils pètent le feu. C’est encore mieux qu’avant. Tu es super, même mon patron a voulu se flinguer parce que j’ai pas voulu qu’il te rencontre.

Allez soit sympa, ne t’en va pas, non ne t’en va pas.

.

C’est comme dans le midi, on croit le feu éteint, et puis paf, ça redémarre. Ben nous c’est du kif. On croit que tout est grillé et bing on recommence. Pas de la même manière, mais en mieux. Et puis, ce qui serait chouette, c’est qu’on fasse un môme. Ce serai super un môme pour nous deux. Je suis sûr qu’il aurait des yeux pareils que les tiens. Et toi tu pourrais choisir la couleur de ses fringues.

Allez soit sympa, ne t’en va pas, non ne t’en va pas.

.

Ne t’en vas pas. Bon d’accord, je vais m’arrêter de chialer. Je vais la boucler, je dis plus rien. Je vais me foutre dans mon coin et je te regarderai faire les trucs qui te plaisent. Si tu veux danser, tu danses. Si tu veux chanter, tu chantes. C’est comme tu veux. Mois je resterai derrière, peinard. Tu m’auras toujours sous la paluche. Je laisserai même passer ton clébard devant.

Allez soit sympa, ne t’en va pas, non ne t’en va pas.

Non ne t’en va pas.

.

.

Ton Jacques

.

Posté par PierreDelphin à 07:54 - - Commentaires [3] - Rétroliens [0]


  1