Voyage dans le rêve
Paul vient d’avoir 62 ans, il a retrouvé Béatrice un amour de jeunesse lors de la cérémonie d’enterrement d’un ami commun. Béatrice l’a invité chez elle dans la région de Nantes. Le train de nuit arrive en gare…
Son visage émerge de la foule présente sur le quai. Seule image nette dans le flou de ce décor de gare, arrivée des trains longue distance. Paul regarde son visage, ses traits semblent inquiets, impatients. La tête oscille comme un métronome, il sent son regard inquisiteur. Il est attendu.
Être attendu quelque part, quel bonheur ! Il ne fait pas signe tout de suite, le temps de se donner, quelques secondes supplémentaires, le plaisir voyeur de la regarder le chercher. Mais vite, il ne tient plus, sa main se lève, s’agite. Son geste déclenche un blocage des mouvements pendulaires de sa tête. Instantanément le regard inquiet s’éteint, un sourire explose. C’est un sourire feu d’artifice, mille éclats colorés s’échappent du visage. C’est une bouche qui prend cette forme caractéristique du bonheur. Ce sont les pommettes qui rosissant, accompagnent le mouvement. Ce sont les yeux qui pétillent de ces fleurs de lumière que seule la tendresse peut provoquer. C’est cette main qui se lève pour prendre, pour saisir, pour amener à soi. Ce sont ces lèvres qui murmurent un cri non entendu mais ressenti au plus profond de soi. C’est un bonheur qui éclate au milieu de son visage et qui éclabousse Paul de félicité. Mais déjà elle est là fendant la foule comme l’étrave la vague. Elle fait fi du regard courroucé d’une vieille dame qui se cramponne à sa valise.
Faute de mots de circonstance, elle et lui, lui et elle, ne trouve qu’un mot à prononcer : le prénom de l’autre. Paul… Béatrice…Ils s’étreignent, forment un bloc compact qui ne se donne même pas la peine de s’écarter alors qu’ils gênent la descente des autres passagers. Leurs joues se pressent, les lèvres s’activent, se rencontrent. Ils s’embrassent de la bouche, des yeux, des mains qui pressent les épaules. Tout leur corps est en harmonie dans le bonheur de se retrouver.
Les jours précédents, Paul avait conçu plusieurs séries d’images mentales pour anticiper de quelle manière allait se dérouler les retrouvailles, ce rendez-vous encore inespéré, il y a quelques mois. Il avait envisagé un sourire, bien sûr, mais pas avec la profondeur de celui qu’il vient de vivre. Quel sourire ! Quelle source d’inspiration pour un peintre, pour un sculpteur. Mona Lisa rangée au rayon de la tristesse ! Quel regard chaud, profond. Il avait gardé gravé au fond de sa mémoire le dessin de ses yeux sombres, mais n’avait pas remarqué qu’il pouvait y lire ses pensées. Souvent il avait imaginé quels allaient être ses gestes d’accueil, mais comment envisager ce contact, ces simples gestes de l’amitié tendre, de l’affection, peut-être même de l’amour. Cette pression subtile de la main sur son épaule, l’effleurement de sa joue, cette main qui a pris la sienne pour l’emmener et le guider hors de cette masse humaine indifférente.
Dans la foule de la gare, elle l’extirpe à grandes enjambées, sa main verrouillée dans la sienne. Il suit avec difficulté en entraînant son bagage. La sortie de la gare, la place apparaît comme une clairière. Béatrice s’arrête, le regarde, éclate de rire en lui disant :
-Bienvenue à Nantes monsieur Paul.
-Merci pour votre accueil madame Béatrice, je suis très heureux de retrouver votre sourire.
Sur la joue de Béatrice éclate un baiser vite suivi par une réplique sur la joue de Paul. Dans la clairière de la place, au pied d’un réverbère planté là comme un vieux chêne, Béatrice s’arrête brusquement et en riant embrasse Paul sur le bout du nez.
- J’avais peur que tu ne viennes pas, que tu ne puisses pas venir, que tu ne veuilles pas venir.
En guise de réponse, d’un geste doux, il lui prend le menton entre le pouce et l’index, pose ses lèvres sur son nez comme s’il se penchait pour humer une fleur.
- Alors, tu n’avais pas compris combien j’avais envie de te revoir et peut-être même de te reconquérir.
- Je l’avais compris, mais j’avais tellement peur de me tromper.
La petite voiture bleue de Béatrice émerge du parking de la gare. Bouchon de bonheur qui s’expulse du souterrain et qui s’installe dans le flot de la circulation. Paul regarde Béatrice attentive au passage d’un cycliste. Il sourit en lui demandant :
- Alors quel est le programme ? Que me réserves-tu pour cette belle journée ?
- Je t’enlève ! Je te kidnappe ! Direction le bord de mer. Je connais un endroit où les vagues font un bruit particulier sur le sable et sur les rochers. Nous allons écouter chanter la mer.
Le long de la route, la densité des habitations diminue pour laisser plus de place aux champs et à l’horticulture. Paul pose doucement sa main sur celle de sa compagne qui est restée sur le pommeau du levier de vitesses, comme en attente. La main s’ouvre, les doigts s’enlacent, se resserrent, se parlent. Se séparent pour qu’elle puisse reprendre plus fermement le volant dans une large courbe. Leur bavardage s’est estompé pour laisser place à un silence confortable où chacun écoute la présence de l’autre comme un bienfait inattendu. Richesse d’un moment de vie où rien ne se passe, que le sentiment d’être bien. Instant où l’on donne en ayant les mains vides, instant où l’on reçoit cette richesse immatérielle de la sérénité. Paul regarde défiler le paysage en arrière-plan du visage d’une Béatrice attentive à sa conduite, attentive aux autres. Rapidement, elle le regarde et lui dit comme une promesse :
- Nous arrivons.
Peu de minutes plus tard elle range sa voiture au pied d’un jeune acacia. Lorsqu’elle tourne et retire la clé de contact, il se penche pour un pudique baiser sur sa joue. Plus par le regard que par la voix, il lui dit :
- Je suis heureux d’être là, là avec toi.
Il entend à peine le mot merci lorsqu’elle sort de la voiture. Le bout du parking heurte contre un groupe de rochers que dépasse un vent du large porteur d’embruns et d’odeurs épicées de l’océan. Il regarde cette ligne grise incertaine qui trace la démarcation fictive entre l’eau et le ciel. Il ferme un instant les yeux quand il sent derrière lui une main puis deux se poser sur son épaule. S’il n’y a qu’une bulle de bonheur sur terre, elle est là, elle les enveloppe, les protège. Docile et convaincu, il suit cette main qui lui dit :
- Viens !
Ce -viens- que l’on conjugue à l’impératif alors qu’il n’est qu’une invitation ou même l’expression d’un désir. Les doigts crochetés, ils dévalent comme deux gamins en vacances l’étroit sentier qui du parking rejoint le bord de mer. De fines branches, peut-être des genêts, viennent taquiner leurs chevilles tandis que le bruit des vagues se fait plus sonore, plus puissant. Ce roulement de tambours marins qui vient couvrir un éclat de rire lorsque Paul fait un faux pas et vient s’appuyer sur l’épaule de Béatrice pour ne pas tomber. Sur un replat de la dune un rocher est là solitaire, banc improvisé sur lequel Béatrice s’assoie invitant Paul à venir près d’elle. Elle se laisse aller contre lui et quand elle sent les bras l’enlacer, elle respire la pureté de cet air qui apporte dans ses poumons du bonheur au plus près de son cœur. Elle est bien. Sa joue contre la sienne, il lui montre au loin un point noir à la limite du gris de l’horizon.
- Regarde le bateau tout au loin, où va-t-il ?
- Je ne sais quel est son destin, ni sa destination. Panama peut-être, pour aller encore plus loin.
- J’aimerais être dessus avec toi, aller vers l’aventure.
- Pourquoi ? N’es-tu pas bien ici ? Toi aussi tu es en voyage et je suis ta passagère. Vivre est un voyage. Un voyage plein de détours. Au détour du voyage qui t’a conduit ici, nous sommes ensemble sur cette dune face à la mer. Mais peut-être irons-nous un jour plus loin sur un grand bateau que nous aurons nous-même construit. Un jour peut-être…
Il la serre un peu plus fort dans ses bras en déposant un baiser à l’angle de son cou, là où naît l'épaule, là où ce matin, elle a pris soin de déposer une goutte de parfum. Ce baiser pour son plaisir et pour la remercier de cette pensée.
- oui, nous sommes sur le quai de départ pour un beau voyage. Nous n’en savons ni le chemin ni la destination, mais nous avons la chance de faire ce voyage ensemble. Quel que soit le confort du bateau, quelles que soient les vagues de notre océan où les vents que le ciel nous donnera, ce sera vers le bonheur. Je suis heureux de partir, de repartir, puisque c’est avec toi.
Longtemps ils laissèrent au silence sonore de la mer le soin de commenter ce bonheur renaissant. C’est encore Béatrice qui initia le mouvement pour l’entraîner marcher sur la grève, là où la trace des pas dans le sable ne reste que quelques minutes avant de s’effacer comme un oubli avant que d’autres traces se créent vers l’avenir d’un nouveau pas à venir.
Tête baissée, comme pour guider le pas suivant, elle commence à parler. Quelques mots d’abord, disséminés comme des étoiles. Puis la voie lactée d’une phrase précise, éclaire sa pensée. Elle parle d’elle, de ce qu’a été sa vie. Elle précise les étapes en laissant d’autres dans l’inconnu, réserve pour d’autres bavardages, d’autres partages. Elle parle, raconte, libère des sentiments trop retenus. Elle parle pour lui, elle parle pour elle. Elle est bien. Ému de sentir cet instant magique, il ne veut, il ne peut le troubler. Seules des pressions de la main, seuls des regards manifestent son écoute, encourage la phrase suivante. Cette écoute est tout ce qu’il peut lui donner en cet instant. Cette écoute pour elle est un cadeau, la réponse à un besoin vital. Arrêtant son pas, elle le regarde dans les yeux :
- Je dois te saouler avec mes histoires, avec mon histoire.
- Non, tu ne me saoule pas, tu m’enivres de ta confiance. Tes mots sont des cadeaux précieux. Je te parlerai, moi aussi, j’ai beaucoup à te dire. Mais plus tard, laisse-moi un peu de temps !
Jamais ils ne pourront dire, lequel des deux fut le premier à tendre ses lèvres à l’autre, mais ce baiser parfumé aux senteurs de l’océan n’était plus celui d’une tendre amitié mais déjà l’expression d’un désir d’être ensemble. Longtemps leurs regards restent unis. Les doigts venant caresser la joue de l’autre. Le sourire de Béatrice s’éclaire, se transforme en rire et dans un éclat scintillant :
- J’ai faim ! Tu m’invites au restaurant ?
- Oh oui avec plaisir ! Mais ici c’est toi qui le choisi.
Rebroussant chemin, leur pas se fait course et le chant de l’océan se fait cabale Bala.
Béatrice arrête sa voiture à l’ombre d’un catalpa dans le bruissement des petits graviers de la cour.
- Je pense que tu aimes toujours les fruits de mer ou le poisson frais péché.
- Mais comment sais-tu cela ? Est-ce que tu lis dans mes pensées ? Est-ce que je t’ai livré mes goûts un soir d’ivresse ?
- Non, je ne sillonne pas encore les allées des activités divinatoires, mais lors de notre rencontre à Lyon, tu as laissé filer une phrase pour me dire le plaisir que tu avais à partager quelques coquillages, et comme je m’intéresse à toi et à tes goûts, je l’ai mémorisé.
En guise de merci, Paul prend la main de sa compagne et la serre un peu tandis que leurs pas marquent l’allée d’un bruit de crécelle. Ils s’installent sur la terrasse, à l’abri du vent, la vue sur l’océan se dégage entre deux immeubles qu’un urbaniste incrédule a laissé construire en irrespect pour les valeurs esthétiques. Béatrice les montre en haussant les épaules et Paul répond à son propos silencieux :
- Que veux-tu ! L’architecture est un art particulier puisque l’artiste impose son œuvre à la vue de tous. Que les gens aiment ou n’aiment pas. Une peinture, une sculpture, une symphonie laissent la liberté d’être vues ou entendue, pas une œuvre architecturale puisqu’elle est sur des lieux publics. C’est ce qui m’agace dans cet art : Que l’on m’impose de voir ce que je n’aime pas. Aller ! Je laisse s’épandre mon mauvais caractère.
Béatrice regarde Paul. Elle regarde cet homme assis en face d’elle comme s’il était nouveau, différent de l’enfant qu’elle avait connu. Elle le regarde comme issu d’une rencontre récente. Depuis sa visite à Lyon pour l’enterrement de Charles, elle a constaté que Paul a perdu les kilogrammes qui l’enrobaient, ses traits se sont affinés. Plus jeune, non, quand même pas ! Mais plus en forme et surtout plus séduisant. Elle le trouve beau ! Elle le regarde maintenant décortiquer les praires et les clams avec soin et rigueur comme si ce travail devait forcément être méticuleux. Elle regarde, captivée par la douceur des gestes de sa main gauche qui prend la coquille avec respect, la main droite qui d’une pointe de couteau précise trouve la faille pour s’immiscer et provoquer l’ouverture comme si l’animal était devenu consentant de sa fin gastronomique. Puis les lèvres qui se posent sur la coquille comme un baiser d’accueil et le corps qui se glisse dans le flux salivaire pour provoquer ce petit claquement de langue, expression certaine d’un plaisir retrouvé.
Elle oublie le contenu de sa propre assiette pour apprécier l’instant où elle regarde Paul déguster sans taire ni cacher son plaisir. Elle aime regarder les gens qui aiment. Dans la continuité du repas, ils parlent. Ils parlent de toutes ces années où ils ont vécu séparément une autre vie. Des vies garnies comme des sapins de Noël de belles boules lumineuses et colorées, mais aussi des boules grises même noires des jours de galère et de tristesse. Paul parle de son mariage, parle de ses fils qui, comme il le dit un peu vite, vivent leurs vies. Une vie où il n’est guère présent. Il n’en tire pas de rancœur, juste un peu d’amertume. Béatrice parle aussi de sa vie, de ses joies et des peines et bien sûr de son veuvage. Elle élude un peu de parler de sa fille. Paul sent bien que parler de tout cela lui coûte, comme si elle avait honte des moments tristes qu’elle a vécus. Sans parler directement d’elle en particulier, il lui explique combien il est toujours plus facile de parler de nos joies et de nos bonheurs plutôt que de nos tristesses. Comme si elles étaient la conséquence de nos faiblesses, de nos inaptitudes. Il lui explique que le bonheur que l’on peut apporter à l’autre n’efface pas sa tristesse, il ne la laisse pas seule. Il relativise seulement la place que bonheur et tristesse peuvent et doivent se partager dans la vie d’un esprit sensible. Elle sourit en l’écoutant, confiante. Elle sait qu’au fil des jours à venir, elle pourra parler, lui parler. Pour lui, pour elle, pour eux. Parler pour unir leurs pensées, les mettre dans une même tonalité comme on accorde les instruments dans un orchestre.
Peu d'affluence dans le restaurant en ce début d'automne. La serveuse a pris le temps de faire place nette sur les tables avant de servir le café. En laissant refroidir et en dégustant le breuvage, Paul et Béatrice laisse filer le temps. Ce temps qu'il les a désunis, qui aujourd'hui les met face à face. Ils le laissent filer lentement comme une richesse que l'on croit inépuisable, sans fin. Ils parlent des nuages qui courent dans le ciel, ils parlent de leurs enfants, pour à travers eux parlent d'eux-mêmes. De cette représentation que nous laissons pour perpétuer l'histoire. Nos enfants, ces êtres différents de nous que nous espérons à notre image et qui ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Ces entités qui nous échappent pour être - du moins l’espérons-nous ainsi - des femmes et des hommes encore mieux que de nous-mêmes, comme si « mieux » avait encore un sens.
Paul se laisse guider sur le sentier escarpé de la côte rocheuse, le sentier des contrebandiers lui a précisé Béatrice. De temps en temps elle lui tend la main comme pour éviter qu'il ne tombe ou qu'il se perde. Ils ne parlent pas, mais le bruit de leurs pas sur le chemin caillouteux ponctue le bruit de la mer. Un morceau de rocher se décroche et rebondit entraînant d’autres dans l’escarpement. Un détour et le sentier s'élargit autour d'une large pierre plate, la table des naufrageurs explique Béatrice, c'est ici que des manants allumaient des feux pour induire en erreur les navires qui venaient s'échouer sur les rochers. Le pillage d'épaves a été une activité lucrative pour quelque malandrin.
Assis sur cette table, il regarde cette ligne d'horizon, sur laquelle on accroche les rêves d'infini. Le bruit des vagues, la digestion du délicieux repas, la douce chaleur d'un soleil voilé, tout les entraîne vers une douce langueur. Le bras de Paul enlace l'épaule de Béatrice Qui laisse glisser sa têtes de l'épaule contre le torse de son ami. Elle écoute ainsi le bruit de son cœur en harmonie avec le rythme des vagues et le chant du vent. Instants complices ou un homme et une femme peuvent communiquer dans le silence de mille bruits harmoniques.
En redescendant sur la plage de galets, le sentier se fait plus large. Le couple peut marcher côte à côte, les mains se croisent, se décroisent, s'emmêlent, s'étreignent. Elles partent conquérir une épaule, une taille. Elles se font douces ou fermes en congruence avec les mots qui supportent les pensées, les discussions, les points de vue.
- Paul, je te sens pensif pas totalement détendu. Que se passe-t-il ? N'es-tu pas bien ici face à l'océan, avec moi ?
Il laisse la fin de la phrase s'envoler dans le vent. Seule une pression sur l'épaule de Béatrice anticipe la réponse.
- Rassure-toi Béatrice, je suis bien, très bien. Je suis bien dans cet espace, dans ce paysage. J'aime ce vent qui m'apporte de la fraîcheur. Je suis bien avec toi, heureux de te sentir proche, de sentir ta main sur moi. C'est vrai, je suis pensif. C'est une déformation de mon esprit, une sorte de réticence au bonheur. Je suis bien, je me sens bien, je sens le bonheur à portée de ma main. Je sens le bonheur proche de moi, tu es mon bonheur.
Béatrice le regarde en souriant, se gardant bien d'émettre le moindre mot pour lui permet de continuer.
- J'ai un peu peur du bonheur, peur de le perdre, peur qu'il s'évanouisse avant d'avoir existé. Je perçois un chemin heureux devant moi, je suis confiant, mais j'ai toujours peur de ne pas avoir anticipé un obstacle. Les chocs de ma vie m'ont rendu craintif.
Les yeux baissés dans sa réflexion, Béatrice parle de sa voix douce à peine audible dans le murmure du vent, son regard lancé vers l’infini.
- Paul, moi aussi j'ai peur, moi aussi je suis craintive. Je ressens d'une manière très forte l'instant que nous vivons. Je pense que nous allons de l'avant, que nous devons avoir confiance, que nous devons nous faire confiance. Quel que soit notre âge, nous devons avancer, nous sommes contraints d'avancer, la vie nous entraîne, jusqu'au bout du chemin. C'est cette vie qui nous avait éloignés, chacun sur un chemin où nous avons rencontré les joies et les peines, jalons de l'existence. Puis dans la tristesse de la mort de Charles les chemins de nos vies se sont retrouvés l'espace d'une soirée. Puis j'ai eu envie de t’inviter, à venir ici, tu as eu envie de venir me retrouver. Tu es là, soyons heureux. Heureux d'être sur un même chemin. Nous ne devons pas avoir peur de l'avenir puisque nous vivons au présent. Prends-moi dans tes bras, embrasse-moi faisons encore battre nos cœurs.
Serrés l'un contre l'autre, ils se sentent uniques. Unique cœur vibrant dans le vent du large qui défait et reconstruit, unique corps voulant construire une nouvelle histoire dans un présent qui attend son futur. Paul se souvient de la phrase d'un ami qui lui disait :
- Associant nos malheurs et nos tristesses pour faire germer un petit bonheur qu'il ne sera que le nôtre.
Le reste du chemin est plus léger plus détendu. Parfois même, les oiseaux doivent taire leurs caquètements pour les laisser parler. Parler de, de leur histoire, de leurs histoires comme un compte-rendu d'activité après une si longue absence. Mélange d'informations, de réflexions, de questionnements, de toutes ces pierres blanches ou noires qui ont marqué leur vie. C'est drôle, triste ou simplement anecdotique, ce n'est que les prémices à d’autres discussions, à d'autres réflexions.
Paul ne sait plus quel chemin il a suivi, comment Béatrice la guidé, mais il constate que ses pas l’ont amené sur le parc de stationnement, juste devant la petite voiture bleue. Calmement Béatrice quitte cet espace pour s'engager sur l'avenue. En chemin, elle commente les lieux pour Paul qui découvre la région. Bientôt la voiture s'arrête une place qui lui est dédiée dans la résidence où habite Béatrice. Un hall accueillant, la porte vert bronze est déverrouillée et poussée, elle lui dit en riant :
- Bienvenue dans ma tanière, que ce lieu soit aussi un peu le tien.
- Merci pour ce « bienvenue ». Je suis heureux d'être chez toi, avec toi. Mais le mot tanière n'est pas très approprié puisqu'il se réfère au lieu de vie des bêtes sauvages. Or tu ne me parais guère sauvage et si tu n'es pas totalement apprivoisée, peut-être es-tu apprivoisable ?
- Ah çà, je suis sans doute plus sauvage que tu ne penses, quand à être apprivoisable, ce serait cela dépendra de ton talent.
En riant Paul examine les lieux, les objets, le choix des couleurs - beaucoup d'Orange, d’ocre et de vert -. Il remarque les fleurs sur la table, l'ordre parfait dans l'entrée ou dans le séjour, il se sent attendu.
Devant la table basse ou fume un thé parfumé au jasmin, ils se sont assis face à face. Un instant, ils ne communiquent que par les regards, étonnés d'être là, surpris par cette sensation de plénitude. Paul déguste une gorgée de thé après l’avoir respiré, repose délicatement sa tasse de porcelaine, il a reconnu la marque de fabrique : Havilland. Il se lève et vient s'asseoir à côté de Béatrice. Elle lui sourit et écarte les bras en guise d'accueil.
- Paul, dis-moi que je ne rêve pas, que tu es bien là ?
- Chut ! Restons dans ce rêve. Ce moment-là, je l'ai tant attendu que moi aussi je le sens irréel. Serre-toi contre moi.
Paul la laisse se blottir dans ses bras, doucement avec des mouvements mesurés les lèvres se rejoignent dans un baiser où la tendresse s'irradie de lèvres en lèvres sur deux bouches avides de la sensualité de ce contact retrouvé.
En gardant les mains sur les joues de Paul, elle rit en lui disant :
- Quel âge avons-nous ? J'ai l'impression d’être dans l'année de notre premier flirt.
- Oui, quel âge avons-nous ? Nous nous embrassons comme deux adolescents avec une conscience d'adultes et c'est cela qui donne du merveilleux à ce que nous vivons en ce moment.
- Embrasse-moi encore !
Dans la tendresse du baiser, elle sent les mains de Paul commencer une danse sensuelle sur son corps. Impertinentes, curieuses, douces. Elle soupire lorsque la pulpe de ses doigts se glisse sur la peau de son sein, comme si elle découvrait une sensation qu'elle croyait oubliée, comme si passé un certain âge il était indécent d'avoir des gestes d'amour de découvrir le corps de l'autre. Elle aussi laisse courir ses doigts, ils se glissent entre les boutons de la chemise, effleure une toison parsemée sur un torse encore fort. Leurs gestes se font lents, dégustation d’un éclat de vie qui restera gravé dans la mémoire de leur histoire commune.
Le soleil est au couchant, il irradie de rouge les nuages bas, lorsqu'ils se lèvent du canapé, un peu enivrés de ce moment de partage. Béatrice l’entraîne pour lui faire visiter l'appartement suffisamment grand et confortable.
- Dans quelle pièce vas-tu m'installer ? Demande Paul.
- Oh ! Excuse-moi j'ai oublié de préparer une chambre pour toi. Tant pis, je te ferai une petite place dans mon lit, il est suffisamment large et je crois que nous avons passé l’âge de l’hypocrisie.
Paul derrière elle la serre dans ses bras et sa réponse n'est qu'un baiser sur ses cheveux.
- Viens sur la terrasse, j'ai préparé un buffet froid pour ce soir. Tu devrais mettre un pull pour ne pas prendre froid. Paul sourit à cette phrase maternelle, phrase des pauvres gens comme le chantait Léo Ferré. Il la suit, confiant. Qui sont-ils ? Des amants de passage ? Un couple qui se retrouve après un long voyage ? Il regarde la lune qui en dansant sur un nuage lui fait un clin d'œil pour lui souhaiter une bonne et belle soirée.
Nous ne saurons pas si les voisins furent étonnés d'entendre de nouveaux murmures venant de l'appartement de Béatrice ce soir-là. Mais la nuit était déjà bien avancée lorsqu'ils s'endormirent blottis en un seul corps sous la couette encore bruissante de tant d’émotions partagées.
© Pierre Delphin – juin 2011
Intimité
Tous deux assis sur le bord du sofa, ils sont là, las, les mains jointes. Leurs yeux se perdent dans le vague du calme de cette fin de journée. Sa main posée sur le bras de Claudine, malgré toute son ouverture, toute sa disponibilité, Paul sent qu’il reste sur le seuil de sa mémoire, seuil que nul geste d’invite ne l’incite à franchir.
Il reste ainsi dans l’écoute sans s’engager plus loin que la porte du présent. Il sent le passé affleurant aux mots qu’elle exprime, sans laisser de place à ses mains qui auraient voulu cueillir les paroles pareilles à des fleurs de jasmin au premier printemps.
La douceur d’un silence s’installe comme si leurs pudeurs réciproques tenaient leurs intimités à distance. Sa main, effleurant son bras, complète de son langage tactile fait de pressions et de glissements, l’expression de sa tendresse et l’acceptation des murmures de sa réserve. Pendant un long moment les mots ne tentèrent pas l’aventure sonore et ne troublèrent pas la magie de l’instant. En croisant son regard, elle voit au fond de ses yeux tout le respect qu’il lui porte. Sur son propre visage, ses yeux de femme se ferment à demi pour lui dire dans un langage de cils : - Un jour tu passeras le seuil, tu viendras dans le lit de mes pensées, de mon histoire. Tu supporteras avec moi les éclats de ma mémoire et les filaments de mon destin. Tous ces morceaux de moi-même qui m’ont construite, qui m’ont déterminée. Ils ont fait la femme que je suis, la femme que tu berces aujourd’hui. Son sourire répond à son regard, sa bouche s’ouvre pour laisser échapper un phonème vite éteint par une corde vocale trop discrète.
Il se lève et dans son geste, l’entraîne en lui tenant la main. À pas lents, le long de la haie. Leurs mains liées, soudées comme partie intégrante, ils ne forment qu’une seule entité de vie. Au fil des pas, il sent dans son esprit venir et se répandre le substitut de toutes les pensées qu’elle n’a pas pu lui exprimer. Il la prend dans ses bras pour lui dire combien il aime sa présence et la douceur de cet instant de partage. En réponse, le poids de sa tête au creux de son épaule devient langage, il exprime la confiance et l’abandon de cet intemporel moment.
Elle relève doucement la tête, ses lèvres glissent sur la joue et le baiser se pose sur les poils naissant de la peau virile. Il sent les bras fermes de son amie l’entraîner vers la maison dans une hâte subite. Mais sous le ciel nuageux, seuls leurs pas résonnent sur l’allée dans l’harmonie du tempo des respirations synchronisées. Il se laisse guider par les doigts souples pour retrouver le sofa. Leurs corps à peine posés, il entend la voix de papier froissé de son amie : - Je vais te dire…
© Pierre Delphin – Septembre 2010
Disputes
Aujourd’hui 16 janvier 0047
Paul a posé le pied sur le plancher de la chambre en se frottant les yeux. Son sommeil a été lourd, peu réparateur. Il se lève et marche en automate jusqu’à la cuisine. Il se sent fatigué, triste la soirée a été particulièrement terrible, éprouvante. Seul le bruit chuintant de la bouilloire donne une impression de vie dans l’appartement. Il sort le pain puis le range ; il n’a pas faim. En avalant la première gorgée de café, il entend le pas trainant de Claudine dans le couloir ; il ne se retourne pas lorsqu’il sent sa présence derrière lui. Tout son corps lui semble froid. Elle s’installe à coté de lui sur le plan de travail, avec ses gestes automatiques elle prépare son thé. Il tourne la tête vers elle, son regard est fermé, dur. Hargneux il murmure d’une voix grave :
- Tu pourrais dire bonjour !
Un haussement d’épaules lui répond, les sourcils relevés, Claudine tourne vivement la tête et dans un geste téléguidé pose une bise rapide, froide sur la joue à la barbe piquante. Paul cherche à la prendre par les épaules pour lui donner son baiser matinal, mais d’un mouvement elle lui échappe, d’un vol incertain, ses lèvres effleurent la joue en larguant un ersatz de baiser. Il lui fait remarquer :
- Tu continues à faire la gueule ! Remarque, il y a de quoi, mais c’est quand même toi qui as cherché la bagarre hier.
- Oh, recommence pas, je ne supporte pas ça le matin.
- Moi, c’est tes silences que je ne supporte pas !
- Merde, je me suis brulée !
Claudine ouvre grand le robinet d’eau froide et secoue sa main sous le jet. Paul s’approche derrière elle :
- Fais voir.
- Fous-moi la paix !
- Arrête, nous sommes en plein dérapage, où va-t-on ?
- Je n’en ai plus rien à foutre de savoir où on va ! J’en ai marre !
Un silence opaque s’installe, juste troublé par les bruits de déglutition. Chacun nettoie son bol. Le menton avancé de Claudine exprime sa forte colère. D’un geste violent qui surprend Paul, elle jette avec fracas le bol sur le sol carrelé de la cuisine et file en pleurant dans la salle de bain. Dépité, Paul ramasse soigneusement les morceaux épars et va s’assoir sur un fauteuil du salon. Il se remémore la soirée de conflit et aussi tous ces derniers mois où les disputes, les accrochages se sont faits de plus en plus fréquents, violents lourds à supporter.
A son arrivée vers six heures, l’accueil de Claudine avait été sans chaleur particulière, elle finissait son panier de repassage. La veille, ils avaient eu un différend pour la programmation d’un week-end dans la famille de Claudine. Sans discussion avec sa femme, Paul est allé s’installer dans son bureau qui lui sert de refuge, de havre de paix. Une pile de courriers en retard l’attendait dans l’élégante corbeille en cuir posée sur son bureau. Des factures à régler, des réponses à donner, un devis pour refaire la salle de bains à analyser. Rien de particulièrement excitant après une journée avec des dossiers comptables compliqués et un patron toujours pressé. Même son ami André râlait ce jour là ! Il s’acquitte de tout cela afin de se mettre à jour. Un moment il ouvre sa revue « Esprit » reçue deux jours avant. Il lit un moment un article de fond sur l’histoire des relations au Moyen-Orient et la génération des conflits, mais ses soucis professionnels et encore plus ses soucis de couple occupent tant de place dans sa tête que sa lecture est inefficace. Il pose la revue et prend un livret de mots croisés. C’est sa thérapie de réactivation de son cerveau.
Brusquement la porte s’ouvre, Claudine entre. Un instant elle le regarde comme ébahie, la bouche ouverte avant de lancer :
- Tu es vraiment dégueulasse !
- Qu’est-ce qui te prend, tu pourrais être polie !
- Oui, c’est ça, je pourrais être polie ! Je me crève à m’occuper de l’appartement et toi tu fais des mots croisés.
- Tu n’as qu’à demander, je t’aiderai !
- Tu te comporte comme un gamin, à qui il faut demander pour qu’il fasse quelque chose.
- Ecoute, tu me casse les pieds ! Quand je fais les tâches de maison par moi-même, tu es toujours en train de critiquer que ce n’est pas comme ci, que ce n’est pas comme ça !
- Tu n’as qu’à faire les choses correctement ! Tu fais tout de travers, pour te débarrasser.
- Pour Madame, faire correctement, c’est faire comme toi, comme tu le fais, comme le faisait ta mère !
- Laisse ma mère tranquille. Elle est morte. Laisse la où elle est !
- Bon, dis-moi ce que tu veux que je fasse ?
- Passe l’aspirateur dans la salle de séjour et dans l’entrée. Après tu donneras un coupe de serpillière, c’est plein de tâches.
- Est-ce que tu te rends compte que tu me parles comme si j’étais ton domestique. Il faut peut-être que je mette un petit tablier blanc ! Je n’apprécie pas du tout que tu me parles comme ça ! Tu m’emmerde !
- Oh toi aussi tu m’emmerde, tu ne fais pratiquement rien dans cet appartement, c’est moi qui me tape tout le boulot !
En haussant les épaules, et en levant les bras au ciel Paul s’est emporté :
- Je n’ai vraiment pas envie de participer à ce travail dans ce climat de nos relations. Je vais le faire par nécessité et pour que tu me fiches la paix !
Paul s’acquitte le ces tâches honnêtement en considérant qu’il a lavé un sol qui était déjà propre. Ces nettoyages répétés sont pour lui des tâches qui ne lui semblent guère utiles. Il préférerait prendre plus de temps pour discuter, et éventuellement aller faire un tour dans le quartier. Il se souvient des premières années de mariage, temps merveilleux d’échanges, de bavardages, de rigolades. Comme tout cela est loin, comme effacé dans les brumes du temps. Comment et quand le dérapage a-t-il eu lieu ? Quelles ont été les causes ? Causes internes ; En quoi ont-ils chacun leur propre part de responsabilité ? Causes externes ; la pression du travail ou d’autres événements ?
Pendant qu’il termine sa tâche ménagère, Claudine est en cuisine pour préparer le repas. Il est obligé de la déranger pour rincer la serpillière. Il continue son activité familiale en mettant le couvert sur la petite table de la cuisine. Claudine pose les plats sur la table machinalement comme si elle faisait le service d’une cantine. Il sent que son irritation et sa colère sont en ébullition dans sa tête. Dans sa hargne, elle n’a pas mis d’application particulière pour préparer ce repas, elle si bonne cuisinière. Le repas insipide s’avale en silence, les seuls mots échangés ont été : - Passe-moi le sel. – Donne-moi du pain - La dernière bouchée avalée, ils se levèrent simultanément pour débarrasser les couverts. Paul constata que Claudine reprenait l’assiette qu’il venait de poser dans le lave-vaisselle pour la disposer d’une autre manière. Il haussa les épaules mais ne fit pas de commentaire.
Quand il est arrivé dans la salle de séjour, Claudine était déjà installée dans un fauteuil devant la télévision. Programme musical « Zygel » Le Romantisme. Où est le temps où leur relation était romantique ? Paul s’installe dans l’autre fauteuil en silence. Ce silence pesant qui couvre le son de la télévision. Claudine est là à un mètre de lui pourtant il se sent seul, il la sent seule. Quel est le chemin pervers qui les a conduits là ? Existe-t-il une sortie de secours ? Avec cette présence physique associée à cette absence affective, Paul est très mal à l’aise. Il se lève doucement, lâche un discret bonsoir ; il reconnaît lui-même qu’il n’y a aucune chaleur dans l’intonation de sa voix. Il va se coucher.
Dans le lit Paul s’allonge sur le dos les bras le long du corps, il se remémore les semaines et les mois passés. Cette sensation de divergence de routes qui se séparent inexorablement. Il n’a plus la force de retenir la fatalité. Les accrochages sont fréquents, maintenant quotidiens, toujours sur des banalités, sur des problèmes qui les auraient fait rire vingt ans plus tôt. Ce qui le trouble le plus, c’est son incapacité à définir l’origine de la situation. Quand et dans quelles circonstance a-t-il été, ont-t-ils été imprudents ? Il n'arrive plus à analyser objectivement si c’est lui ou elle qui est entré en divergence. Est-il fautif ? Il ne se sent pas fautif. Est-ce elle. ? Se sent-elle fautive ? Sans doute, non ! N’ont-ils pas su changer de rythme, de style de vie lorsque les enfants ont quitté la maison. Il se souvient du vide, de leur incompétence à vivre à deux. N’a-t-il pas voulu prendre une sorte de domination sur elle à ce moment là ; n’a-t-elle pas voulu la même chose ? Son caractère qui s'est refermé sur elle-même ! Elle a eu une belle évolution de ses responsabilités professionnelles est-ce cela une des causes. Bien sûr, il n'aime pas toutes ces réunions professionnelles qui la font rentrer souvent tard. Peut-être qu'il le lui a dit d'une façon pas très gentille et sans doute maladroite.
Parfois il s'est posé la question : a-t-elle un amant ? Mais ce sujet l'a plus amusé que chagriné. Il n’est pas jaloux, il souhaite que si une telle situation existait, elle lui apporte plus de bonheur que de souffrance. Mais il balaye cette idée de sa tête en ne se sentant pas clair, pas honnête dans ce jugement. Et lui a-t-il envie d’autres aventures sentimentales ? De prendre une maîtresse, (il trouve ce mot ridicule). Il ne se cache pas qu’il a parfois regardé des femmes qu’il rencontrait dans différentes circonstances. Il a aimé des discussions qui prenaient ce rythme de recherche de séduction si excitantes pour le mâle qu’il est. Là où il travaille lors d’une fête de fin d’année, une collègue lui avait dit en aparté des mots gentils, lui avait dit que se serait bien qu’ils puissent se revoir en dehors de l’entreprise. Il avait eu envie, sans doute parce qu’il s’était senti flatté, mais il n’avait pas donné suite prétextant un manque de disponibilité, ne voulant pas mélanger aventures sentimentales et situation professionnelle.
Non, c’est de Claudine qu’il a envie. C’est elle qu’il a envie de tenir dans ses bras. C’est elle qu’il aime. Pourtant depuis de longs mois et ne font plus l'amour, elle ne supporte même plus d'être touchée. A un moment il lui avait demandé pourquoi ? Parce que je n’ai pas envie ! Réponse laconique qui cachait d’autres raisons que Paul n’a jamais pu deviner. Il se posa un jour la question : Peut-on devenir frigide comme ça d'un coup ? Quand même pas ! Quoi que... Il faudra qu’il se cultive sur ce sujet qu’il connaît mal. Pour Paul le besoin de toucher sa partenaire, de la caresser est fort peut-être même plus fort que son besoin sexuel. Bien sûr, il a aussi besoin, le plaisir d'être touché, caressé. Il se souvient de leurs câlinades, - ils avaient inventé le mot ! – ce que d’autres nomment d’une manière plus pragmatique préliminaires, qui pouvaient durer plus de deux heures. Aujourd’hui plus rien, le vide. Ce vide qui se remplit d'une frustration si forte que son comportement en est altéré. Il s'en rend bien compte que des mots, des intonations pour les dires dépassent sa pensée, ses sentiments. Il sait qu'il a mis parfois de l’huile sur le feu dans ses colères. Il est dans sa souffrance et parfois sa souffrance explose comme un volcan qui on ne sait pas quand, on ne sait pas pourquoi, crache du feu, des cendres et beaucoup de fumée sale qui viennent polluer la relation et les équilibres établis.
Aujourd'hui, ils se reprochent mutuellement des absences, des mots, et des non-dits, de ne pas avoir fait ceci de ne pas avoir fait cela. Un méli-mélo de paroles, de gestes qui s'égarent dans la divergence du couple.
Ses yeux sont humides de tristesse quand Claudine vient se coucher. Elle s’allonge sans rien dire, sans un regard. Un instant, il la regarde tourner les pages d'un livre avec un doigt humide. Il se sent jaloux. Il se sent trompé par un bouquin. Peut-être pour cela qu'il n'a plus envie de lire. Il n’a jamais pu exprimer ce sentiment de peur de déclencher une moquerie. Quand la lampe de chevet s'éteint, chacun cherche le sommeil couché sur le côté. Dos contre le dos, mais les fesses ne se touchent plus. Le silence de la nuit est lourd, peuplé des démons qui ont gagné la partie.
© Pierre Delphin – mai 2010
Enfance (2)
suite…
Quand les enfants redescendent, pendant qu'ils sont encore dans le couloir, elle leur dit :
- Maintenant vous venez tous les trois avec moi, nous allons enlever les mauvaises herbes du jardin.
- Oh maman, on n'a pas envie. Nous préférons aller jouer.
- Mais je vous l'ai dit tout à l'heure. Dans la vie, il faut travailler. Alors, nous allons tous travailler ensemble au jardin.
Les premiers pas se font en maugréant, mais déjà, ils reprennent leurs plaisanteries, fruits de leur plaisir d'être ensemble. À quatre pattes dans les allées, les mauvaises herbes sont arrachées et mises en petit tas. Albertine en souriant fait un signe de Paul qui a fait quelques oublis :
- Tu vois, un jardin, c’est comme un ami, il faut bien le soigner, bien s’occuper de lui. Il faut lui rendre visite souvent. Et lui pour te faire plaisir, il te donne de bons légumes et de jolis fruits. Regard les fraises vont bientôt être mûres.
- Je peux en manger ?
- Seulement quand elles seront bien rouges ! Mais laissez-en pour les confitures, bande de gourmands !
Après une demi-heure de travail, Albertine se lève et leur dit :
- Regardez votre ce que vous avez fait, voyez comme vous avez bien travaillé. Je suis sûr que le jardin vous dit merci. Et puis, papa Charles sera très content quand il va rentrer. Maintenant il faut que j'aille préparer le repas.
- Qui vient m’aider à éplucher les pommes de terre ?
Paul s'avance et se porte volontaire. Il sent la main d'Albertine sur sa tête et sur sa nuque en guise de remerciement.
- Tu es gentil, viens.
- Dis Albertine, c’est quand que Béatrice arrive ?
- Elle ne devrait plus tarder. Mais dis donc, tu es impatient ? Le temps te dure d’elle ?
Paul rougit un peu sans répondre à la question. Il va à la cuisine, le travail d’épluchage fera passer le temps plus vite. Il n'y a que cinq pommes de terre épluchées à côté de lui lorsqu'il entend le bruit d'un klaxon dans la cour. Ses mains s'arrêtent comme figées. Il sent son cœur qui bat fort dans sa poitrine. Albertine se lève ne le regarde pas directement pour ne pas déranger cette émotion. Elle quitte la pièce en disant simplement :
- Ils arrivent !
Lorsque Paul sort enfin de la maison, c'est pour voir Béatrice se jeter dans les bras d'une Albertine rayonnante, comme si cette spontanéité enfantine était la juste redevance à l'amour et à la tendresse qu'elle a su apporter. Lorsqu'elle se décroche du cou de sa tante, Béatrice s'avance vers Paul, son sourire contient tout le bonheur qu'elle a de le retrouver. Paul s'avance les yeux baissés par le poids de sa timidité. Mais quand il sent la main de Béatrice prendre la sienne, quand il sent son baiser sur sa joue, alors il sait que maintenant les vacances commencent vraiment. Il reste tous deux mains dans la main sous le regard amusé des adultes.
- Alors Paul, tu ne viens pas nous dire bonjour ?
Paul est bien obligé de lâcher la main de Béatrice pour aller embrasser ses parents. Les bises claquent sous le soleil de l'été, puis tous rentrent dans la maison.
Pendant le repas, le bout de table réservé aux enfants est une ruche bruissante de rires, de paroles qui s'entrechoquent, de mouvements désordonnés, de phrases commencées à peine finies, déjà interrompue par une interjection, un commentaire, une moquerie. Tout en parlant de leur côté, en échangeant les nouvelles de la famille, les quatre adultes les regardent avec tendresse. Après le café, après un instant de repos bienvenu sur la terrasse à l'ombre du tilleul, les parents de Béatrice repartent. Les mains sont encore levées lorsque la voiture passe le portail de la ferme.
- Dis, papa, on peut aller faire une cabane dans le bois près de la rivière. Tu me prêtes un couteau ?
- Pour la cabane, c’est d’accord, mais utilisez surtout les branches tombées. Tiens prends ce couteau et cette bobine de ficelle, mais sois prudent.
C'est Alexandre, qui dans son statut d'aîné, a posé la question et c'est lui qui entraîne la petite troupe dans le pré en direction du bois. Ils ne marchent pas, ils courent comme des cabris qui vont retrouver leur mère après une petite peur. C'est aussi Alexandre qui décide de l'endroit : la porte sera là, ici il y aura une fenêtre de guet, ici ceci, ici cela... Les trois autres ne contestent pas son autorité et déjà ils vont chercher les branches mortes dans le bois. Bien sûr Paul s'arrange pour rapporter les branches avec Béatrice, mais Joëlle un peu jalouse veut aussi travailler avec lui. En voyant Alexandre créer un entrelacs de branches, avec Béatrice, Paul sent un petit pincement au cœur. C'est à cet instant-là qu'il a connu sa première sensation de jalousie. Quand le soleil est arrivé à la hauteur des sapins de la colline, Alexandre dit :
- Aller, on rentre, on finira demain.
En s'écartant Joëlle regarde, leur travail dit :
- Elle va être super cette cabane ! Dit Alex, on va mettre un toit ?
- Bien sûr ! Nous prendrons des branches de la renouée du Japon près de la rivière.
- C'est quoi la renouée du Japon ? Demande Béatrice.
- C'est une plante qui pousse au bord de l'eau, il y en a beaucoup, c'est très sauvage.
Sur le chemin du retour, Alexandre parle avec sa sœur de copains du village, en se retournant il voit Paul et Béatrice main dans la main qui parlent à voix basse. D’un air gentiment moqueur, il leur dit :
- Oh les amoureux ! Oh les amoureux !
Un instant, ils se lâchent la main et c'est Béatrice qui d’un ton sentencieux dit :
- Non ! On n'est pas amoureux, on est amis !
- Oui, mais les amis et ça ne se donne pas la main !
- Eh bien nous si ! Tu n'as pas intérêt de cafter !
Avec un rire contenu Alexandre baisse les yeux devant cette petite voix autoritaire, non sans avoir remarqué que les deux mains s'étaient retrouvées.
Les mains sur les hanches, Albertine les voit arriver. Elle aperçoit les deux mains qui se séparent. C'est en souriant qu’elle leur dit :
- Vos chaussures sont pleines de boue. Allez les laver dans le bassin avant d'entrer dans la maison. Ensuite vous allez faire votre toilette avant le repas.
Croyant la salle de bains disponible, Paul pousse la porte qui n'est pas verrouillée. Béatrice et Joëlle sont là en train de se coiffer, elles n'ont que leur culotte pour vêtement. Écarlate, Paul ferme brusquement la porte et regagne vite sa chambre. Béatrice hausse les épaules et fait un petit sourire à Joëlle dans la glace.
À table, ils expliquent aux parents en se coupant volontiers la parole, le plan de leur cabane, comment elle va être, ils envisagent de planter des fleurs devant. Joëlle demande :
- Dis maman, tus nous donnera du jambon et de la salade. Nous pourrions organiser un repas dans la cabane, et vous seriez nos invités.
C’est Charles qui réagit en riant :
- C'est une très belle idée. Je veux bien être votre invité. Qu’en penses-tu Albertine ?
- Moi aussi, je sens que ce sera une vraie journée de vacances pour moi !
Plus tard, ils jouent avec les animaux dans la chambre d'Alexandre. Bien sûr le lion est nommé roi... Au toc-toc sur la porte, ils lèvent la tête pour voir Albertine qui annonce que c'est l'heure du coucher. Sur le palier Paul profite d'un croisement avec Béatrice pour poser un baiser sur sa joue. Elle entre dans la chambre de Joëlle, un petit sourire dans son visage.
Fin…
© Pierre Delphin – avril 2010
Enfance (1/2)
Paul aura bientôt 9 ans…
La bouche grande ouverte, Paul émet un bâillement à s’en décrocher la mâchoire. Il peste contre ces satanés coqs qui rivalisent de cocoricos alors qu’il est encore très tôt et qu’il a encore sommeil. Cependant il essaie de reconnaître ou de différencier les cris du coq brun surnommé Aldebert et ceux du blanc que ses maîtres appellent, par jeu, Isidore. Un instant, il écoute attentivement leur langage ; sont-ils en train de discuter ? Que se racontent-ils ?
Constatant qu’il ne pourra plus dormir, il se lève. Dans le lit à coté, Alexandre dort d’un sommeil profond. Lui, il est habitué aux bruits de la ferme et le chant des coqs ne l’indispose pas. Il récupère les sandales neuves achetées par maman avant de partir en vacances. De belles sandales bleues avec trois rayures blanches achetées dans un magasin à la mode. Il sort sur le palier, passe devant la chambre des filles où dort Isabelle. Pas de bruit. Il descend les escaliers qui craquent à chaque marche, refusant de le laisser descendre incognito. Tatan Albertine est là dans sa cuisine qui fait un grand sourire et lui tend ses bras aux manches retroussées.
- Alors le grand garçon, il a bien dormi ? Je parie que c’est les coqs qui t’ont réveillé ? Je demanderai à tonton Charles de les enfermer la nuit dans la remise au fond de la cour.
Paul fait quelques pas rapides vers les bras tendus et échange une grosse bise avec tatan Albertine. En fait, ce n’est pas vraiment une tante, juste une amie de la famille de maman, mais tellement proche, tellement gentille qu’elle est considérée comme membre du cercle familial.
- Tu veux déjeuner tout de suite ?
- Non, tout à l’heure avec Alexandre et Isabelle.
- Tu as raison, ils ne vont pas tarder. Tonton Charles est parti au village, va donc dans la cour pour profiter de ce beau soleil.
Dans la cour, Paul court derrière les coqs, qui affolés partent se cacher dans le champ d’à coté.
- Sales bêtes ! Sales bêtes ! crie-t-il en riant. Il vient s’asseoir sur le banc, grande pierre taillée posée sur deux morceaux de rocher. Il est au soleil, il est bien. Il regarde devant lui les collines boisées de sapins au vert sombre. Dans le grand champ de blé, il voit un agriculteur qui ramasse sa production annuelle avec une grosse machine qui fait beaucoup de bruit et de poussière. C’est la troisième année qu’il vient en vacances chez Charles et Albertine, il aime y retrouver des images récurrentes comme celles du rythme des saisons.
Un large sourire éclaire son visage d’enfant quand il pense que dans un moment, Béatrice va arriver, elle aussi chez Charles et Albertine. Béatrice est leur nièce, elle a le même âge que lui, et comme lui, vient depuis trois ans passer ses vacances à la campagne. Quand ses parents, en ouvrant une lettre, lui ont dit qu’il allait passer deux semaines à la ferme, sa première question avait été :
- Est-ce que Béatrice sera là ?
Ses parents avaient éclaté de rire et lui, devenu tout rouge s’était réfugiés dans sa chambre. Le sujet n’était pas revenu dans la discussion pendant le repas, par contre sa mère, après l’avoir bordé dans son lit, lui avait caressé le front en l’embrassant. Elle lui avait dit en parlant doucement comme une confidence :
- Oui Béatrice sera aussi à la ferme, je sais que tu l’aime bien, tu as raison. C’est une fille qui est très gentille et toujours gaie, et en plus elle est jolie ! C’est important dans la vie d’avoir des amis, ce sont eux qui viendront t’aider lorsque tu en auras besoin.
Ce soir là Paul n’a pas répondu à sa maman, pas avec des mots. Il l’a seulement pris son cou dans ses bras, l’a serré bien fort en posant sa joue contre la sienne. La chaleur qu’il a ressentie valait tout les commentaires, il s’endormit rassuré et serein. C’est ce soir là qu’il a commencé de comprendre la différence entre ami et copain, cette différence que l’on exprime avec le fond de son cœur.
Tout en continuant de regarder le paysage et plus particulièrement les poules qui viennent picorer peu loin de ses pieds, il entend un chahut dans le grand couloir de la maison. Isabelle et Alexandre déboulent par la porte en courant. Comme à son habitude Alexandre cherche à tirer les cheveux de sa sœur. Il la laisse filer et dit :
- Oh Paul, tu es là ! Viens, on va déjeuner sur la terrasse de derrière.
En essayant d’esquisser un programme d’occupation pour la journée, ils traversent la maison et trouvent Albertine en train d’aligner les bols et de couper de belles tranche de pain qu’elle pose à côté du beurre et de ses confitures.
Chacun boit en silence une première gorgée de ce chocolat chaud que seule Albertine sait faire aussi bon. Quand ils attrapent les pots de confiture, leurs yeux brillent de cette gourmandise faite de toutes les émotions gustatives qu'un enfant éprouve lorsque sa langue vient délicatement lécher le dessus de la tartine ou sucer le doigt tombé par inadvertance dans le pot. Il faut dire qu’Albertine s'est encore surpassée après sa confiture faite avec les fraises du jardin. Mais déjà leurs bavardages reprennent. Ils parlent de l'école tout juste finie...
- Nous notre maîtresse nous a passé un film sur les animaux du pôle Nord...
- Ben nous, elle nous a emmené au parc de la Tête d’or voir la plaine africaine. Il y avait des girafes plus hautes que la maison...
- Y avait un ours blanc très très très grand qui attrapait des poissons avec ses griffes...
-...
- Fais voir tes sandales, elles sont chouettes...
- Maman, je pourrais avoir des sandales comme ça ?
- Mais tu en as des sandales !
- Oui, mais elles ne sont pas si jolies !
- Oui, mais que veux-tu, il faut savoir se contenter de ce que l'on a. Et puis, la semaine dernière, je t’ai acheté un pull neuf. Il est joli ! Non ?
- Oui, mais...
- Tu sais l'argent pour acheter, nous ne le fabriquons pas...
- Comment fait-on pour gagner de l'argent ?
- Oh ! Je ne connais qu’une solution : travailler, beaucoup travailler !
- C'est pour ça que papa travaille beaucoup?
- Oui bien sûr !
- Alors, il a beaucoup d'argent ?
- Même pas ! Tu sais, dans le métier de l'agriculture, on n'est jamais très riche ! Bon, maintenant que vous avez fini, vous débarrassez la table, vous lavez vos bols et hop une heure de devoir de vacances.
- Non maman, j'ai pas envie, et puis Paul vient d'arriver...
- Ce n'est pas une raison, les bonnes habitudes, c'est le premier jour que ça se prend. Paul a sans doute son cahier de devoir aussi. N'est-ce pas Paul ?
- Heu... Oui... Je vais le chercher dans mon sac.
-...
- Tu fais quoi ?
- Des jeux avec des nombres. Et toi ?
- Des mots qu'il faut corriger. C'est dur !
-...
Est-ce les bavardages entrecoupés par la réflexion ou la réflexion entrecoupée par les bavardages, mais l’heure studieuse avance et vite ils plient les cahiers, qu’ils montent dans leur chambre pour demain.
Albertine vaque à ses occupations ménagères tout en gardant un œil sur la table de travail des enfants. Elle les aime, elle a un petit sourire en regardant les jambes qui se taquinent sous la table. Elle s'amuse de les entendre parler dans leur langage si particulier. Elle apprécie leur gentillesse, sans même se rendre compte que c'est le fruit de l'éducation qu'elle a su leur donner, elle qui n'est pas bien savante, qui n'est pas allé très longtemps à l'école.
à suivre…
© Pierre Delphin – avril 2010
Demain je pars
Nota : Je reviens au style épistolaire, ce texte peut faire suite au texte : L’enterrement de Charles paru le 1er juillet 2009. http://ecritexte.canalblog.com/archives/2009/07/01/index.html
À mes fils François et Charles,
Je ne sais comment vous accepterez cette nouvelle. Demain je pars.
Votre première réaction sera sans doute : C’est bien normal, à son âge. Maintenant qu’il est seul, il est bien normal que notre père ait envie de faire du tourisme, qu’il ait envie de découvrir la France et peut-être même le Monde. Votre sentiment premier sera aussi de la satisfaction de voir votre père se prendre en charge et au lieu de rester seul dans son appartement à regarder défiler les jours sur son calendrier en arrachant chaque jour le feuillet de la veille. Vous pensez aussi que c’est moins soucieux pour vous de voir votre père dans une attitude positive.
Demain je pars. Oh, je reste en France, je ne vais que dans la région de Nantes. Mais voilà, je vais fermer mon appartement, je rejoindrai la gare vers sept heures. J’ai déjà pris mon billet de train, c’est un aller simple. Je ne sais pas quand je rentrerai. Je ne sais pas si je rentrerai. Non ce n’est pas une crise, vous savez comme j’aime ma ville de Lyon. Ce n’est pas une fuite non plus, je sais que je laisse derrière moi des amis qui sont tristes de ma décision.
Est-il normal de tourner encore une page importante de sa vie quand on arrive aux deux tiers de son siècle ? Est-ce réservé aux jeunes ? Est-ce réservé aux couples stables ? Mais pas à un homme seul de plus de soixante ans. À certains moments je ne sens pas raisonnable, je suis hors normes.
Il faut que je vous dise que lorsque j’avais vingt ans – Avant de connaître Maman – j’étais amoureux d’une amie d’enfance, elle était, je crois, amoureuse de moi. Nous nous sommes vus pendant plusieurs mois. Nous avons échangé beaucoup de gestes tendres, et si notre relation est restée platonique, nous avions un grand bonheur à être ensemble. Quelle nostalgie quand je me souviens de nos bavardages, de l’échange de nos idées qui rythmaient l’échange de nos baisers. Nous étions jeunes, trop jeunes. Je mes souviens de la douceur de ses cheveux longs. Je me souviens de la pression de sa main dans la mienne lors de nos promenades en bord de Saône. Je me souviens de nos regards pleins d’étincelles humides de nos émotions. Je me souviens de son corps où l’empreinte de mes doigts faisait leurs premières découvertes anatomique. Temps du bonheur, elle s’appelait Béatrice.
Un jour en nous quittant, nous avons omis de nous fixer une autre date de rendez-vous. Nous ne nous sommes jamais revus. Le temps a grisé d’un trait d’estompe ce souvenir que notre mémoire a gardé dans son coffre de satin.
Elle s’appelle Béatrice. Je l’ai revue lors de l’enterrement de Charles. Quelle émotion ! Nous avons partagé la soirée à continuer la conversation là où nous l’avions laissée. Nous avons changé bien sûr, mais nous avons changé ensemble, chacun sur la piste de notre vie. Cette soirée a été une bulle de bonheur, un homme et une femme qui n’ont plus d’âge. Nous nous sommes redécouvert, enfin non, puisque nous nous sommes retrouvés intacts, purs comme nous l’étions à vingt ans. Même si nos yeux sont aujourd’hui ornés de petites rides, douces gravure de la vie, ils regardent de la même manière, dans la même perspective : La volonté farouche d’aller vers le bonheur. Nous nous sommes quitté sans nouvelle date de rendez-vous, mais avec la promesse d’un prochain courrier de Béatrice. Cette missive je l’ai reçue hier.
En rentrant des courses l’enveloppe bleue était là seule dans ma boite. J’ai reconnu l’écriture douce et souple. Autrefois elle n’utilisait que des enveloppes bleues. Je n’ai pas ouvert cette missive avant d’être arrivé à l’appartement. Combien de temps ai-je mis pour gravir les six étages de l’escalier de pierre. Quel record !
Rendez-vous compte, à soixante deux ans, recevoir une lettre d’amour ! C’est incroyable ! C’est fou ! Non, ne vous inquiétez pas, votre père garde les pieds sur terre. Enfin presque, parce que cette impression de légèreté dans mon corps qui s’est épaissi au fil des ans me fait oublier ce temps qui a passé, les souffrances qui m’ont tourmenté, mes réussites, mes cuisants échecs, je vole.
J’ai relu cette lettre trois fois, puis trois fois encore plus tard. C’étaient les numéros de la loterie du bonheur qui s’affichaient dans un ciel décidément bien bleu.
Alors voilà, Béatrice m’invite à passer un temps indéterminé chez elle. Elle me dit son envie de partager un bout de route avec moi. Elle ne sait pas où mène cette route, elle ne sait pas la longueur de cette route. Moi non plus. Ni elle ni moi ne savons si ce sera une route de gazon fleuri douce à nos pieds ou si des cailloux viendront heurter la course de nos pas. Nous acceptons cette indécision.
Je voudrai vous voir lisant cette lettre. Avez-vous un index pointé vers votre tempe ? Riez-vous en hochant la tête ? Est-ce votre regard inquiet qui crispe votre visage ? Ou alors un grand éclat de rire qui résonne autour de vous ?
Lorsque je serai arrivé, je vous transmettrai une adresse, un téléphone et peut-être aurez-vous plaisir à venir faire connaissance de Béatrice.
Je vous aime, soyez heureux.
Paul, votre Papa
© Pierre Delphin – mars 2010
Vue de la fenêtre
Les yeux profondément tristes, à demi fermés, Paul repense à son arrivée dans cette chambre. Il y a deux semaines.
Le premier brancardier ouvre la porte de la chambre pendant que son collègue pousse le brancard où Paul repose. Le voyage de l’hôpital à cette vieille maison de soins palliatifs a été pénible.
- Votre cancer est trop avancé pour que nous puissions faire des soins spécifiques, nous vous orientons vers une maison spécialisée où un traitement adapté vous sera apporté.
Le commentaire du médecin avait été laconique, sans appel. Par leur savoir-faire, les deux hommes le déposent avec lenteur et douceur sur le lit. Il sent dans leurs gestes ce respect qui apaise. Penchée au dessus de lui une infirmière lui sourit avec tendresse. Elle lui prend sa tension artérielle, écoute son cœur et lui donne à boire.
- Vous serez bien ici, nous allons bien nous occuper de vous.
Il la regarde s’éloigner, ses yeux parcourent l’espace. La chambre est grande, ni affreuse ni belle, les murs ont reçus il y a quelques années une couche d’une banale peinture vert clair. Au dessus de sa tête pendent deux boutons, il en connait le code et l’usage. Rouge pour appeler, bleu pour la lumière. Dans l’autre angle de la pièce, près de la fenêtre, un autre lit. Appuyé sur son coude un homme est tourné vers lui.
- Bonjour, je m’appelle Joseph.
Il répond au bonjour, mais la fatigue est trop forte, les images s’estompent, malgré lui ses yeux se ferment, il s’endort.
Il est midi, une dame toute ronde avec un immense sourire sur son visage coloré lui apporte son repas. Peu de choses, il n’a pas faim. Il regarde près de la fenêtre, le lit est vide. Joseph est mort ce matin. Deux hommes sont venus et l’on emporté, un drap sur le visage, pour prendre le train du dernier voyage. Il était gentil Joseph.
- Alors monsieur Paul, vous n’avez pas beaucoup mangé. Vous sous sentez fatigué ?
Paul n’a qu’un sourire triste. Les crabes qui rongent son intérieur le font souffrir. Il pense à son voisin.
- Est-ce que cela vous fait plaisir si nous rapprochons votre lit de la fenêtre à la place de celui de monsieur Joseph ?
Le regard, la forme de la bouche donnent subitement une illumination au visage de Paul. Le oui n’est qu’un murmure et le message est déjà bien reçu par l’assistante lorsqu’elle l’entend. Paul a encore présent dans sa mémoire, dans son cœur les merveilleuses descriptions du paysage que l’on voit par cette fenêtre. C’est Joseph, qui, toutes les après-midi prenait un temps pour lui décrire ce paysage que lui seul pouvait voir. Il faisait des descriptions précises faites de mille détails exquis. L’étang et son eau calme où le soleil vient jouer, les arbres centenaires qui caressent les nuages, les fleurs dans les buissons multicolores, les jeux d’enfants et leurs sottises, les amoureux qui se promènent dans la tendresse d’un moment… Il aura le temps, dans son immobilité, dans sa souffrance de regarder lui aussi par la fenêtre de voir les cygnes et les groupes de canards au col vert, les nuages qui courent...
Par la porte restée ouverte l’assistante appelle :
- Monique viens m’aider, nous allons déplacer monsieur Paul.
Avec maintes précautions elles font rouler le lit, en entraînant le support des perfusions. Arrivé sur place, Monique tapote la joue de Paul en lui disant :
- Voilà monsieur est arrivé à destination !
Du bout des lèvres et du regard Paul la remercie pour sa, pour leur gentillesse. Et il tourne la tête pour découvrir ce paysage. Il ne voit qu’un mur. Un mur gris, sale. Il met la main sur sa poitrine, son cœur s’emballe. Sa respiration devient rapide, l’angoisse le rend livide.
- Que se passe-t-il monsieur Paul ? Qu’est-ce qui vous arrive ?
- Mais l’étang, où est l’étang ? Et les cygnes, et les arbres, et les fleurs. Je, je ne comprends pas.
- Mais quel étang ? Quels arbres ? Racontez-moi, je ne comprends pas moi non plus.
- C’est, c’est Joseph, il me racontait qu’il y avait un étang, des arbres, des enfants. Pourquoi m’a-t-il dit cela ?
Monique efface une larme sur le coin de son œil, elle vient de comprendre qu’il y a eu, ici le plus beau cadeau que l’on puisse faire à une personne en fin de vie : Le rêve.
- Je vais rester un moment avec vous monsieur Paul vous aller tout me raconter. Mais avant, je veux vous dire : Monsieur Joseph était aveugle.
Paul senti la main de Monique serrer la sienne pendant qu’elle disait la dernière phrase. Il ne pu émettre qu’un Oh ! Puis il commence à raconter. Au fil des mots Monique calée sur sa chaise écoute avec son grand regard tendre, elle caresse la main qui semble perdue dans la sienne. Le flot des mots s’est arrêté doucement. Paul à demandé à voix basse :
- Pourquoi a-t-il fait cela ?
- Pour vous donner du courage ! Monsieur Joseph était un homme bon et généreux. Il vous a offert ce paysage comme un cadeau.
- C’était si beau !
- Je reviendrais vous voir de temps en temps. Moi aussi je vous raconterai de jolies histoires. Je vous parlerai de mes deux filles qui sont très coquines, de ce qu’elles font à l’école. Je vous parlerai des paysages que je vois quand je viens travailler, des fleurs de mon jardin. Je vous dirai la campagne quand la brume du matin s’accroche à la terre. Je vous raconterai moi aussi des tas de belles choses que chaque journée me donne.
Paul sourit à cette voix douce pour lui dire merci, mais dans une grimace de douleur le sourire s’efface.
Monique ne pu jamais raconter d’histoires à Paul.
Paul s’est éteint dans la nuit. De belles images flottaient encore dans ses yeux lorsque son cœur fatigué s’est arrêté.
© Pierre Delphin – janvier 2010
Recouvrement de dette
De sa terrasse au pied des Alpes, Paul se délecte de ce week-end ensoleillé. Bien installé dans sa chaise, il lit la dernière parution de Donna Leon : « Des amis haut placés ». Un bon polar qui le fait voyager au fil de l’eau de Venise, où l’inspecteur Brunetti se donne beaucoup de mal pour démêler une sombre affaire de permis de construire. Ah la corruption italienne quelle belle source d’inspiration pour des histoires en tout genre ! Claudine à ses cotés est plongée dans un roman de Marek Halter. Charles et François jouent tranquillement dans la petite cour. Moment de repos tranquille en famille.
Les yeux rivés sur les lignes d’un paragraphe plein de suspense, il entend du coté du portillon une voix douce qu’il reconnaît aussitôt.
- Bonjour, je vous dérange ?
- Entre Isaac tu es toujours le bienvenu !
Isaac s’installe, prend une chaise de jardin et la pose auprès du fauteuil de Paul. Il s’enquiert des nouvelles des enfants et de toute la famille. Claudine se lève après avoir proposé de faire un café.
- Dis-moi Isaac, quelque chose ne va pas tu n’a pas bonne mine ? Des problèmes dans ta famille ?
- Non la famille ça va bien, Marie et les enfants sont en forme, mais c’est du coté du boulot que ça va pas.
Paul avait beaucoup discuté avec Isaac l’année précédente quand celui-ci s’est mis à son compte comme carreleur. Isaac fait partie d’un petit groupe d’amis que Paul s’est fait dans ce village où ils ont acheté cette maison de campagne. Ils aiment à se rencontrer et faire des casse-croûte où lorsque le vin coule, les rires explosent. Cela se passe souvent dans la grange d’André qui pour la petite bande est devenu le spécialiste de la tête de veau.
- Tu manques de travail ?
- Je n’ai pas grand-chose à me mettre sous la dent et en plus j’ai des gros problèmes de trésorerie. Je pense que je vais être obligé de déposer le bilan. C’est pas la joie, je me sens très déprimé. Moi qui croyait m’en sortir en me mettant à mon compte, maintenant je suis inquiet pour la maison qui n’est pas finie de payée et la famille.
- Je comprends ton angoisse et qu’avec la situation économique actuelle qu’il y a moins de travail, mais ces derniers temps tu as travaillé, l’argent n’est pas rentré ?
- Non seulement j’ai des problèmes de manque de commandes, mais aussi des impayés.
- Tu n’as pas cherché à travailler en sous-traitance avec des confrères ?
- Si bien sûr, mais justement c’est de ce coté là que j’ai des impayés.
- As-tu eu des problèmes de qualité de ton travail ?
- Pas du tout ! Tout le monde est très content de ce qui a été fait.
- Et alors, pourquoi ils ne te paye pas ?
- Va savoir, ils ont eux aussi leurs difficultés.
- D’accord, mais ce n’est pas une raison de te faire profiter de leurs emmerdements. Qui est-ce qui te doit de l’argent ?
- Jérôme Bouteux, il me doit 12000 €. Ça fait une somme pour moi !
- Tu l’as relancé pour qu’il te paye ?
- Sûr ! Des courriers, des mails au téléphone… Il me répond qu’il y pense, mais rien ne vient.
- Es-tu allé chez lui pour le demander l’argent de vive voix ?
- Tu parles, il va m’envoyer chier !
- Il manquerait plus que ça ! Tu vas y aller maintenant, tu commences la discussion et je te rejoins quelques minutes après, je crois qu’il me craint un peu.
- Pour te craindre, ça c’est sûr ! D’ailleurs il ne t’aime pas, mais je pense que tu t’en fous.
- Totalement. Aller file, dis lui que tu ne repars qu’avec un chèque. Je te rejoins dans dix minutes.
- Merci Paul à tout de suite.
Isaac se lève, rejoint le portillon et prend la direction du bureau de Jérôme Bouteux. Pendant ce temps, Paul a sorti son portable et il appelle André. Il lui explique la situation et lui demande s’il est disponible pour l’accompagner pour renforcer la demande d’Isaac. La réponse est d’évidence positive, et André dit à Paul :
- J’appelle Julien pour qu’il vienne avec nous.
Lorsque Paul arrive devant le bureau de Jérôme, André et Julien sont là à l’attendre. Julien vient vers lui, le salue et lui dit :
- Ça me fait plaisir de venir taquiner ce connard.
Ensemble, ils poussent la porte du bureau sans frapper, bureau, qui est en fait un ancien garage transformé, et trouvent un Jérôme surpris qui se lève en criant presque :
- Qu’est-ce que vous venez foute ici ?
- T’inquiète pas Jérôme, on vient juste chercher Isaac pour arroser le paiement de son travail.
Jérôme se rassoit en leur demandant de les laisser tranquille. Mais Paul ne l’écoute pas et fait signe à Isaac qui explique :
- Il semble que Jérôme ne peut pas payer !
Paul se tourne vers Jérôme :
- Tu sais, Jérôme, il faut que tu fasses un effort, parce que tu ne peux pas faire travailler un ami sans le payer, ce n’est pas bien ça !
- Mais bon sang, si je vous dis que je ne peux pas !
Paul s’est positionné tranquillement derrière Jérôme et commence à lui masser les épaules. Celui-ci de plus en plus inquiet n’ose réagir. Il regarde André et Julien qui derrière Isaac, gardent un sourire tranquille sur le visage. Il trouve ces sourires particulièrement sournois. En continuant son massage, Paul se penche comme pour lui parler à l’oreille :
- Je te sens un peu tendu mon petit Jérôme. Tu connais le dicton des travailleurs : « Boulot réalisé, boulot payé ! » il faut que tu sortes ton carnet de chèque, maintenant ce serait mieux. Tu sais dans un village il faut savoir protéger les relations. Jérôme bouge un peu et cherche à dire :
- Mais je vous assure que je ne peux pas.
Pendant ce, temps Julien est allé dans un coin de la pièce où il a aperçu un club de golf.
- Ben dis donc Jérôme, tu joues au golf. Ça coûte un max d’argent ce sport.
Tout en parlant, Julien, toujours un peu facétieux, fait tourner le club au-dessus de sa tête jusqu’à entendre le sifflement de l’air. Est-ce vraiment par hasard ou maladresse qu’il lâche ainsi le club qui s’en va, par manque de chance sans doute, fracasser une vitrine où Jérôme exposait des bibelots. Rouge de colère et de peur, Jérôme tente de se lever d’un bond, mais les mains puissantes de Paul, le contraignent à rester sagement assis sur son fauteuil. Paul reprend la parole :
- Allons Julien, ce n’est pas gentil ce que tu viens de faire. Je suis sûr que cela va faire de la peine à Jérôme. Tu vois Jérôme quand on est en colère nous avons tous des difficultés à bien se contrôler, et on devient maladroit comme ce satané Julien. Tu ne veux quand même pas que nous devenions tous maladroits. Regarde par exemple le bras d’André qui est là à coté. C’est un garçon qui a toujours été bien nourri, et en plus, deuxième ligne de rugby ça donne une conformation un peu spéciale. Et bien son bras je l’ai vu plusieurs fois se lever doucement, très doucement, comme il fait en ce moment. Et puis, il le laisse tomber d’un coup. Bang ! Quand il tombe sur une tête, c’est un gros risque pour les vertèbres cervicales, et c’est un truc à avoir un torticolis pendant plusieurs semaines.
-Allons André ne soit pas méchant, je sens que Jérôme est en train de changer d’avis. Après tout c’est un bon gas, un peu têtu, mais un bon gas.
Le pauvre Jérôme est maintenant blanc de peur. Il sait que sous les rires sarcastiques qu’il voit sur les visages de ses visiteurs non espérés, il y a de la colère qui peut se transformer très vite en violence dont il serait la victime. Il tente bien une dernière sortie :
- J’en ai marre de vous, je vais appeler la gendarmerie.
Paul prend le combiné et le lui tend :
- Vas-y appelle. Mais soit quand même conscient, qu’avec le costard qu’on va te tailler, tu n’es pas prêt de retrouver du boulot dans la région. Et puis, pourquoi déranger la gendarmerie quand on peut faire les choses à l’amiable. C’est quand même plus raisonnable de négocier à l’amiable. Aller, ouvre ton portable et va sur le site de ta banque. Voilà c’est bien. Aller les amis, on se tourne pendant qu’il tape son code confidentiel.
Pendant que Jérôme tremblant tape sur son clavier, Paul examine les chiffres qui apparaissent à l’écran.
- Voyons voir, mais tu as 15000€ sur ton compte. Dis donc Isaac, il te doit combien ?
- 12000€ !
Paul lui tape sur l’épaule déjà courbée sur le clavier :
- Tu vois nous tenons la solution. Ce n’est pas un chèque que tu vas faire, mais un virement. Et tout de suite, comme cela nous repartirons amis.
- Mais je ne peux pas, cette semaine il va y avoir l’Urssaf.
- Ce n’est pas grave, lundi tu vas téléphoner à l’Urssaf pour leur expliquer que tu ne peux pas. Tu verras, ils sont très gentil à l’Urssaf, presque autant que nous et en plus ils sont très compréhensifs. Aller, maintenant tu tape 12000 dans cette case, et là tu tape le numéro de compte d’Isaac Très bien, maintenant tu tape sur « Envoyer ». Tu vois comme c’est simple de payer ses dettes ! Dire que des fois on perd du temps avec des formalités.
- Isaac regarde sur l’écran l’information affichée : « Transaction confirmée »
Chacun repart doucement vers la porte en laissant un Jérôme affalé sur son fauteuil encore étonné de la scène surréaliste qui vient de se dérouler devant lui, avec lui. Paul le regarde une dernière fois en hochant la tête :
- Aller, au-revoir Jérôme, tu es un con, mais merci quand même de ta compréhension.
Les trois amis se retrouvent sur la placette, Isaac sert les mains pour remercier.
- Aller, venez jusqu’à la maison pour prendre un verre et pour vous dire merci.
Le soleil est maintenant un peu plus haut dans le ciel, mais la chaleur, la verdure et l’amitié leur donne une alacrité pleine d’énergie.
Toute ressemblance avec une situation existante ou ayant existée ne serait que fortuite, quoique…
© Pierre Delphin – janvier 2010
Le cadeau de Jeanne
Ceci est le cinquième opus de cette année d’atelier d’écriture (*). La consigne était : Évoquez un cadeau mémorable.
Chère Jeanne,
Ce matin j’ai pensé à toi. Mon insomnie matinale était-elle due à cette pensée ou est-ce cette pensée qui à entretenu l’insomnie. Qu’importe. En fait, et cela en apparence n’a rien à voir, je pensais aussi aux cadeaux qu’il me reste à faire pour Noël. Pour les enfants de la famille, pour la famille, les amis. Pour toi j’hésite encore, mais chut, c’est un secret !
Ce matin, je me suis souvenu de ce jour où je t’ai rencontré pour la première fois. Tu avais une très belle robe noire, élégante avec une broche en or et une ceinture rouge. Rouge comme les montures de tes lunettes que tu portais à l’époque. Je cherchais des informations sur le plan comptable auprès d’un expert. Tu étais cette experte avec qui j’avais rendez-vous. Il ne t’a fallu que trois minutes pour que tu mettes fin à mes angoisses. Sans doute grâce à la qualité de ton sourire d’accueil et à ta poignée de main pleine de franchise. Je me souviens avoir pensé : - Tiens, c’est quelqu’un qui ne triche pas ! Une heure plus tard, j’avais les réponses à mes questions techniques, mais en plus, je trouvais cela amusant. C’est vrai que tu as réussi à me faire rire en parlant de comptabilité. Quel talent ! Je ne sais pourquoi, mais à la fin de l’entretien tu m’as laissé ta carte en me disant : - Au cas où… S’il y a d’autres questions…
Ce matin, je me suis souvenu avec quel soin j’ai rangé cette carte. Avec quel empressement je t’ai rappelée une semaine plus tard pour t’inviter au restaurant parce que j’avais encore quelques questions, t’ai-je dis. J’entendais ton sourire au téléphone lorsque tu as accepté. Tu m’as donné le bonheur de t’accueillir dans ce bouchon traditionnel où je t’ai posé des tas de questions. Aucune n’avait trait à notre activité professionnelle. Est-ce que j’ai tenté de te faire la cour ? Peut-être, mais cette partie de ma mémoire reste floue. En tous cas je me souviens que nous avons beaucoup ri pendant ce repas. Je me souviens de ton rire avec des notes aiguës toutes en retenue.
Ce matin, je me suis souvenu qu’après ce repas notre comportement était très amical, très gai (Le beaujolais ?) et que tu as accepté d’aller faire une promenade digestive au le parc. Dans les allées, nos rires se sont calmés. Nous avons parlé de la vie en général, de nos émotions, des autres. Tu étais, tu es toujours très attentive au bonheur des autres, à leurs souffrances. C’est à ce moment là que j’ai commencé à t’admirer toi la femme complète. Belle, intelligente, sensible. C’est à la roseraie que nous avons le plus échangé de nos pensées, de nos personnalités. Chaque massif était le support à un nouveau thème de confrontation et de convergence de nos points de vue.
Ce matin, je me suis souvenu qu’après cette journée, nous nous sommes revus souvent. Nous nous sommes écoutés en respectant nos silences. Nous avons été présents quand l’autre subissait les misères de la vie. Nous avons été présents pour partager les bulles de bonheur dans les bulles de champagne.
Ce matin, je me suis souvenu que pour moi un cadeau est quelque chose que l’on donne pour s’enrichir. Que c’est quelque chose que l’on donne pour faire pétiller des yeux que l’on aime.
Ce matin je me suis souvenu que le plus mémorable cadeau que j’ai reçu, c’est celui de ton amitié. Pure, complète, inaliénable.
Ce matin, je me suis souvenu que j’avais oublié de te dire merci Jeanne.
Paul
Mail reçu deux jours plus tard :
Paul,
J’ai bien reçu ta lettre. Là tu m’as épatée, tu t’es surpassé ! Un tel romantisme est merveilleux. Cela m’a d’abord fait sourire, j’ai cru que c’était un extrait de la collection Harlequin !
Me considérer comme un cadeau, là tu exagère ! Tu me vois dans un emballage ? Alors choisis un papier bien opaque pour qu’on ne voit pas mes rides. Et puis je plains le livreur car depuis quelques années, comme tu l’as remarqué j’ai pris un peu de poids et il faudra qu’il soit costaud pour monter les étages !
Bon, aller je plaisante. En fait ta lettre était pleine de gentillesse, comme d’habitude. Mais tu devrais calmer cet excès de romantisme quand tu écris. Mais c’est sympa de rappeler l’époque où nous avons fait connaissance, cela à rafraichit agréablement ma mémoire.
Si tu veux me faire un cadeau, je te propose de m’inviter samedi soir au Café des Fédérations, ça fait longtemps que je n’y ai pas mangé et j’en ai de bons souvenirs de l’époque de Fulchiron.
Mais promis, tu ne me fais pas la cour ! Les hommes j’ai déjà beaucoup donné et de ce coté là je suis au régime. De l’amitié, beaucoup d’amitié, mais rien que de l’amitié.
Tu es un ami rare, qui m’est très cher, indispensable.
Bises,
Jeanne
© Pierre Delphin – décembre 2009
(*) Atelier d’écriture UTA Lyon dirigé par Jean Marc TALPIN
http://ecriture.uta-lyon.fr/talpin/index.htm
Le rendez-vous d’Amélie & Paul – Au parc
La main m’a été forcée, avec bonheur, par les lecteurs des lettres de Paul et d’amélie pour donner une suite. Je quitte la forme épistolaire pour raconter leur rencontre. La première partie était dans un restaurant, la suite, aujourd’hui dans un parc très cher aux lyonnais !
En arrivant en bas de la ficelle, le soleil fait danser ses rayons sur les vitrages de la station. Paul propose le choix entre le métro et traverser à pieds jusqu’au Rhône. Amélie accepte avec enthousiasme cette dernière proposition tout simplement parce qu’il lui est agréable de marcher au soleil. Ainsi ils traversent le pont Bonaparte, les places Bellecour et Antonin Poncet et se retrouvent à l’arrêt de bus le long du Rhône. Chemin faisant Amélie a pris le bras de Paul comme si ce geste était tout naturel. Leur discussion évite les sujets trop personnels, ils parlent de leur goût commun pour la lecture et des derniers titres pour lesquels ils ont eu le plaisir de lire. Ils s’aperçoivent que deux titres sont communs dans ces listes, et parlent plus particulièrement de ceux-ci. Mais déjà un 58 pointe sont museau et la porte s’ouvre pour les accueillir. Pendant le chemin ils regardent le paysage qui défile comme une croisière le long du Rhône. Sous les ombrages de la voie rapide, il est agréable de voir la rivière et les belles façades de la rive opposée. Dommage qu’il n’y ait pas de petits bateaux qui se promènent sur ce magnifique plan d’eau toujours calme. Puis le bus traverse le pont Churchill qui leur donne une perspective longitudinale du fleuve, et les pose non loin de l’entrée principale du parc de la Tête d’Or.
Ils passent le monumental portail en riant d’un jeu de mot un peu facile de Paul. En fait Paul s’aperçoit que le rire d’Amélie est un peu figé. Il ne sait pas trop comment se comporter avec cette femme ; il a souvent rêvé d’elle après le mariage de Lucien, mais elle reste pour lui une belle inconnue, une sorte d’énigme. Arrivé près du lac, ils s’engagent sur la gauche pour aller jusqu’à la roseraie. Même si Paul fait quelques commentaires sur le parc ou le lac, Amélie ne répond pratiquement pas comme si son esprit était ailleurs. Intrigué, Paul se penche vers elle en s’arrêtant et la regarde dans les yeux :
- Amélie je ne te sens pas heureuse d’être là, que se passe-t-il ?
Amélie baisse la tête comme si elle redoutait cet instant, ce questionnement. Elle la relève, le regard dur et dit à Paul :
- Si, Paul je suis heureuse d’être là, mais dans ma première lettre, je t’ai un peu menti. Je suis désolée.
Serrant sa main Paul lui demande :
- Menti, mais en quoi m’as-tu menti ?
Manifestement les mots ont des difficultés à venir dans la gorge d’Amélie. Elle reprend la parole quand une larme vient perler sur le coté de son œil :
- Je t’ai dis que j’avais une famille, un mari. Je suis divorcée depuis plus d’un an.
- Oh, moi aussi je suis divorcé ; est-ce si grave que cela ?
- Oui. Parce que les circonstances de mon divorce ont été particulièrement terribles.
- Les circonstances d’un divorce sont généralement toujours pénibles, mais toi du parle de terrible, je ne comprends pas que s’est-il passé ? Tout d’abord as-tu envie d’en parler, de m’en parler ?
- En fait, j’en ai parlé à très peu de personnes, à peine à ma famille et aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, j’ai envie d’en parler, j’ai besoin d’en parler. En parler avec toi, j’ai besoin que tu saches.
- Avec moi, je suis flatté de ta confiance, mais pourquoi moi ?
- D’un coté par les quelques échanges que nous avons eu je me sens proche de toi par la pensée, alors que par ailleurs nous nous connaissons si peu !
- Je suis prêt à entendre ce que tu veux me dire, mais je ne sais pas si je pourrais t’aider.
- Oh, il ne s’agit pas de m’aider, maintenant ça va, mais seulement de m’écouter. J’ai tellement besoins que quelqu’un m’écoute sans me juger.
Leur marche est devenue lente sur l’allée du Parc qui n’est sillonnée que par de rares promeneurs. Les grands arbres créent une voûte délicate pour abriter les confidences d’Amélie. Paul a passé son bras sur l’épaule de son amie comme pour contenir et canaliser une tristesse qu’il sent profonde.
- Parle comme tu as envie de parler Amélie, je t’écoute en ami.
Un son sorti de sa bouche sans signification coupé par un petit sanglot. Se reprenant elle lui dit d’une voix rapide et saccadée :
- Voilà, j’ai divorcé parce que mon mari était devenu violent avec moi.
- Quoi ! – La fin du mot s’étouffe dans la gorge de Paul qui présume d’une suite qu’il a peur d’entendre.
- Oui il m’a fait des choses très dures, il a souvent levé la main sur moi. J’étais une femme…
- Une femme battue ? Ajoute Paul à mi voix, son visage devenu tout pâle.
- Oui, c’est le terme que le médecin et la police ont employé.
- Médecin, police, mais c’était si grave que cela ?
- Oui, c’était devenu très grave, à la fin j’ai du être hospitalisée.
Paul pose ses mains sur les épaules d’Amélie, il lit toute la détresse dans son regard. Un instant, seuls leurs regards échangent des sentiments, paroles sans consistance.
- Parle moi, raconte moi ce qui s’est passé si cela te fait du bien. Il faut savoir parfois partager sa peine pour qu’elle soit moins lourde à porter.
Amélie le remercie d’un regard et continue :
- Cela à commencé il y a un peu plus de trois ans. Il s’absentait souvent pour aller jouer aux boules ou aux cartes avec des copains. Puis la fréquence a augmentée et parfois il rentrait ivre. Un jour, je lui ai fait remarqué que ce n’était pas gentil de sa part de me délaisser ainsi. Il m’a lancé une gifle, violente, je n’ai rien compris. Je suis partie pleurer dans la chambre. Je l’ai juste entendu crier que je n’avis pas à me mêler de sa vie ! Ce jour là reste honteusement gravé dans ma mémoire.
Paul ne relève pas le mot « honteusement », mais crispe un peu plus fort ses doigts sur l’épaule amie et la laisse continuer.
- La situation a continuée. Alors pour me changer les idées, je suis également sortie avec des amies de travail ou d’anciennes copines de lycée. Un soir je suis rentrée après lui, ses yeux brillaient par l’alcool. Sans me laisser m’expliquer, il m’a insultée d’une manière horrible. Il considérait que j’étais avec un amant. Il m’a dit qu’il allait le tuer. Il m’a traité de tous les noms. Tout y est passé, salope étant le nom le plus courtois. Comme j’ai du tempérament je lui ai répondu du tac au tac. Puis tout s’est envenimé aux paroles les coups ont commencés à pleuvoir, d’abord des gifles puis des coups de poing. Le lendemain je devais expliquer à mes collègues, qui n’ont pas été dupes, que je m’étais tapé l’œil dans une poignée de placard.
Amélie prend la main de Paul dans la sienne, s’essuie les yeux d’un revers de manche et regardant le sol, continue :
- Pendant une période les choses se sont calmées. Mais souvent il m’humiliait. Des remarques devant d’autres personnes, ou à la maison ou il me considérait comme une bonne à rien. Même le soir il me faisait l’amour avec violence, sans se préoccuper de savoir si j’avais envie ou si j’avais du plaisir. Un jour où il était éméché il m’a traité de pute !
Paul cru bon de l’interrompre :
- Mais tu n’as pas eu envie de le quitter à cette époque ?
- Je m’en sentais complètement incapable, aussi bizarre que cela puisse paraître.
- Mais pourquoi ?
- Oh les raisons sont nombreuses, toutes aussi factices les unes que les autres lorsqu’on parle de cela après.
- La première, je crois, c’est que malgré tout je l’aimais encore. Pour moi dire que je ne l’aimais plus signifiais que j’avais raté ma vie conjugale et je » ne pouvais pas l’accepter. Puis il y a eu le peur de me retrouver seule, de me sentir démunie sur le plan financier. La peur que les enfants s’éloignent de moi. La méconnaissance et la peur des procédures judiciaires. Et puis il y a eu ce jour où j’ai évoqué une séparation, j’ai reçu une gifle et un coup de poing dans le ventre et il m’a dit que, où que j’aille il me retrouvera et me cassera la gueule. À partir de ce jour là j’ai vraiment vécu dans la peur.
Paul est éberlué de ce qu’il entend. Se tournant vers Amélie, il rage, il ne comprend pas que l’on puisse être violent avec une femme comme elle. Instantanément il est mal à l’aise de sa pensée et précise pour lui-même : être violent avec une femme ou même avec une autre personne plus faible. Car le problème est bien là, ces hommes n’agissent ainsi que parce qu’ils sentent un différentiel de force physique avec leur victime. S’adressant à son amie, main dans la main, il lui demande encore :
- Vous n’avez jamais réussi à en parler calmement ?
- Oh si plusieurs fois ! Mais c’était toujours la même chose. Il reconnaissait qu’il s’emportait – C’était son expression- mais qu’il m’aimait, qu’il me demandait pardon, qu’il ne recommencerait jamais plus etc. Et puis tout recommençait quelques jours plus tard. Cela a duré près d’un an.
- Quelle horreur. Et tu as pu tenir le coup ? Comment cela s’est-t-il terminé ?
- Un autre jour je suis rentré après lui. J’étais allée faire des courses avec une amie. À peine arrivée, sans rien dire, les coups me sont tombés dessus. Il m’a dit :- Alors salope t’es encore allée te faire baiser par ton mec ! Gifles, poing sur la figure, dans le ventre, coups de pied dans les jambes. Le lendemain j’étais toute bleue et c’est là que mon fils est passé à l’improviste. J’ai eu beau lui expliquer que j’avais fait une chute. Il ne m’a pas cru et m’a obligée de lui donner des explications. Pendant ce temps il a téléphoné à un médecin. Quand celui-ci m’a examiné, il m’a dit qu’il devait prévenir la police. Une heure plus tard des flics étaient là qui m’interrogeaient, quand mon mari est rentré. Ils l’ont embarqué et mis en garde à vue. Moi j’ai été mise en observation à l’hôpital pendant deux jours. Rien de majeur, mais des douleurs très vives de partout et le moral complètement effondré. Pendant ce temps là mon fils et ma fille avaient pris contact avec un avocat qui a déclenché la procédure de divorce et un procès. J’ai dû entreprendre une psychothérapie pour essayer de me reconstruire.
- Voilà mon pauvre Paul. J’ai le sentiment de t’avoir pris en otage pour te raconter mes malheurs.
Disant cela, une esquisse, un semblant de sourire s’est affiché un instant sur le coin de sa lèvre. Paul ne répond pas de suite. Il supporte mal ces images de violence qui dansent dans sa tête. Ce n’est pas conforme à sa vision des relations. Avec Claudine, ils ont eu des échanges verbaux violents, mais jamais il n’aurait pu lever la main sur elle-même aux moments de colère intenses. Ce n’est que quelques pas plus loin qu’il s’arrête et lu dit :
- Non tu ne m’as pas pris en otage. N’emploie pas ce mot, il est lui-même violent. Tu m’as fait un signe d’amitié et surtout de confiance. Si ce n’était pas pour quelque chose d’aussi triste, je m’en sentirais flatté.
- Merci pour ton écoute et pour ta gentillesse. J’avais besoin de parler de cela. Regarde comme les roses sont belles !
Ils arrivent à la roseraie, et comme s’ils avaient oublié les propos échangés, ils s’extasient un instant sur la beauté de telle ou telle fleur, sur l’agencement d’ensemble. Mais ils sentent bien que leur esprit est focalisé sur des images beaucoup moins belles que celles de ces fleurs. Ils s’assoient sur un banc de pierre en silence. Tournant la tête, Paul regarde, son visage, il est triste mais serein presque détendu. Il lui demande :
- Et maintenant es-tu heureuse ?
- Je ressens un malaise quand je pense à tout cela. Un grand gâchis. Les enfants ont ouvertement pris mon parti et se sont rapprochés de moi. Ils ont coupé tous les liens avec leur père qui a fait quatre mois de prison. Mais il y a encore une chose que je ne t’ai pas dite.
- Encore, alors dis le moi vite !
- Et bien voilà depuis quelques mois j’ai commencé une liaison avec un homme. Je pense qu’il m’aime et je l’aime aussi. Nous pensons vivre ensemble.
Une petite pointe au cœur, Paul ne laisse rien paraître :
- Cela est plutôt la bonne nouvelle. Ce monsieur habite la région ?
- Oh, pas du tout. Il est australien et il habite Oxenford au sud de Brisbane sur la cote est.
- Et bien on ne peut pas dire que tu partes avec un voisin !
- En fait je dois partir dans deux mois le rejoindre et m’installer avec lui. Je ne sais pas si je fais une bêtise, mais j’ai pris ma décision.
Paul baissa la tête. Cette information signifiait pour lui que si le hasard avait remis Amélie sur son chemin, le même hasard allait la lui enlever. Il se senti profondément triste, la roseraie devant lui perd d’un coup tout son charme.
- Tu as raison, à certain moment il faut prendre des décisions et savoir aller vers le bonheur, vers son bonheur sans trop regarder derrière, je suis heureux pour toi.
Amélie sent la tristesse de son ami. Elle s’interroge un instant de savoir s’il a repris contact avec seulement le projet de retrouver une amie ou… Mais elle sent qu’elle ne peut changer le cours des choses. Elle lui sourit en lui disant :
- James est un homme charmant et je suis sure que vous aller sympathiser. Parce que j’espère bien que tu vas venir nous voir et passer quelques semaines avec nous !
Paul la regarde en riant :
- Chiche !
- Mais Paul ce ne sont pas des paroles en l’air. Mais cet hiver, au lieu de rester au froid ici, tu viendras au chaud avec nous.
- J’accepte l’invitation avec joie. Effectivement l’hiver prochain je pourrais être doublement au chaud. Dans l’autre hémisphère et avec toi. Enfin avec vous !
Ils se lèvent du banc pour continuer la promenade en direction du vélodrome. Puis comme il se doit quand on est au parc, ils font une visite aux animaux de la zone zoologique. Puis rejoigne le bus vers la porte des enfants du Rhône. Pendant toute cette promenade ils ne sont que deux amis qui parlent de tout et de rien. Deux fois cependant Paul est revenu sur cette douloureuse étape de la vie d’Amélie pour lui demander des précisions afin de mieux comprendre, autant que cela soit possible. Auparavant, il avait lu des articles sur les femmes battues, il avait vu des reportages à la télévision, des citations sur internet mais il doit bien admettre qu’il est resté, comme beaucoup, dans une quasi indifférence par rapport à cela. Maintenant il ne pourra plus.
Arrivés à Bellecour, ils prennent un dernier verre dans un bistrot et se séparent. En se quittant, ils échangent un baiser plein de chaleur qui claque sur les joues. Amélie lui glisse :
- Merci pour ta patience. Je compte sur ta visite en Australie. J’écris à James demain, je vais lui annoncer la nouvelle, je suis certaine qu’il sera enchanté.
- D’accord c’est promis ! Mais avant de se revoir au pays des kangourous serais-tu d’accord pour partager une soirée à l’opéra, mais là rien que nous deux.
- C’est une belle idée ! Justement il y a la Traviata de Verdi dans deux semaines, ça te plairait ?
- Oh oui très volontiers.
- Alors c’est moi qui t’invite, j’irai retenir les places dès demain.
- Merci Amélie, au revoir, sois heureuse.
- Merci Paul pour cette journée, merci pour ton écoute, merci d’être ce que tu es.
Chacun repris son chemin avec ce brin de nostalgie qui pince le cœur, mais qui le rend heureux.
Ce texte n’est qu’une fiction. Mais ce sujet est hélas trop réel. Il existe peut-être dans votre immeuble, dans votre village, dans votre quartier une femme qui souffre. Homme ou femme, ne fermons pas les yeux sur ce problème, et avant de quitter ce texte, je vous invite à passer par cette courte vidéo :
http://www.dailymotion.com/video/xbttb_violence-conjugale-campagne-gouvernement

