La rivière
Depuis plus d’une semaine la pluie tombait. Parfois en orage violent, parfois le flot était continu comme une veille de déluge. Depuis plus d’une semaine, aucune déchirure des nuages n’avait laissée voir le bleu du ciel. Ses seules variations étaient du gris uniforme et triste à une structure plus complexe avec des changements de teintes entre les gris et les mauves qui donnaient, à certaines heures, des moirages d’une beauté triste. Dans cette ambiance humide, délavée, faut-il apprécier la beauté des éclairs qui taillent des coupures incertaines de cet infiniment gris ? Faut-il craindre la sonorité angoissante de ce tonnerre que Zeus reçu des cyclopes ? Chaque famille limitait ses déplacements à l’indispensable. Chacun était réuni par clan familial, vérifiant que la maison restait étanche et que la rivière n’atteigne pas le bord de son lit et vienne inonder le village en contrebas. Dans les commerces, sur les lieux de travail, l’inquiétude était perceptible dans les regards furtifs, sans sourire, et dans les attitudes attentives de chacun. Les pas étaient rapides, pressés de renter chez soi pour attendre. Sur l’écran du téléviseur, pas d’éclaircie dans les propos du prévisionniste, les membres du gouvernement parlaient de cellule de crise.
Paul est là dans la maison basse que lui a prêtée son ami Sylvain pour quelques semaines. Sylvain, c’est son ami sincère, efficace dans les moments difficiles. Après son douloureux divorce, Paul avait eu besoin de changer d’air, de changer de décor. Sylvain l’avait appelé un soir, juste après le repas en lui disant :
- Demain tu passes prendre les clefs de la maison que j’ai héritée de mes parents et tu vas changer d’air. S’il te plait, accepte, cela ne te sert à rien de tourner en rond dans ton appartement. Prends une pile de bouquins et file.
Paul n’avait que peu hésité. Il avait apprécié la gentillesse de Sylvain. Le reste de la journée, il avait préparé un sac de vêtements et un sac de livres pas encore lu ou à relire.
La première semaine sous un beau soleil, il avait repris goût aux promenades le long de la rivière. L’ombre d’un arbre centenaire, un tronc abattu pour siège, il a passé quelques heures agréables le nez plongé sur un banal roman policier ou sur un essai de philosophie. Mais la pluie est arrivée, d’abord fine entrecoupée d’éclaircies. Puis le flux est devenu plus consistant, plus continu et Paul est resté enfermé dans la maison. Il a continué à lire, mais son attention était moins forte. Il ne mémorisait que partiellement les pages qu’il venait de lire. Alors il posait le livre, marchait dans la pièce avec de larges allers-retours. D’autres moments il restait assis, les bras ballants dans un vieux fauteuil. Il était triste, profondément triste. Il avait l’impression que ses idées tournaient dans sa tête sans arriver à se stabiliser.
Aujourd’hui, il s’est levé tard. Il ne dormait pas ce matin, mais il est resté dans le lit parce qu’il n’avait pas goût de faire quoi que ce soit. Pas même envie de prendre son petit déjeuner. Il avait l’impression de voir ses idées tristes se promener sur le plafond de la chambre en un carrousel infernal. À midi, il mange peu, quelques restes de la veille. Il est deux heures après midi. Derrière la porte il trouve des vieux vêtements, sans doute du père de Sylvain, et les enfile. Une veste beige de toile rude, à peu près étanche. Un vieux chapeau de cuir avec un large bord. Une paire de bottes verte presque neuves. Ainsi équipé il sort de la maison et part sur le chemin qui suit la rivière. Cette sortie n’est pas une réponse à une envie ou à un besoin. Non, une simple impulsion. Il se sent attiré vers ce lieu, il ne saurait dire pourquoi Il sort, la pluie est plus calme, mais le ciel reste très chargé. Il marche sans projet d’itinéraire, il laisse filer ses pas. Ses jambes avancent, son corps et sa tête suivent sans être impliqués dans le mouvement. Il ne ressent aucune vitalité. Malgré une pensée pour ses amis, pour ses fils qui vivent bien loin d’ici, il ne perçoit plus d’envie de vivre, de continuer. Plus d’avenir, il n’a pas de besoins. Même si une quelconque fée lui demandait un vœu, il ne saurait quoi répondre. Sa tête est malade d’une overdose de tristesse.
Il est maintenant seul, au passage le plus étroit de la rivière. Elle fait un coude et aujourd’hui le courant est particulièrement fort. Elle a pris une couleur terreuse, triste comme lui. Il est là pieds joints à ras de la berge, les flots viennent par moments lécher le bout de ses bottes. Il regarde défiler le courant comme il regarde défiler sa vie. Plein de turbulences, de violence et souillé de détritus. Il sait qu’il a eu des moments heureux dans son existence, mais il n’arrive plus à les remettre dans sa mémoire ni à les structurer pour construire une espérance. Il ne peut plus poser dans son esprit ces bulles de lumière et de bonheur. Tout est devenu gris marron comme l’eau qui file devant lui.
Bien qu’immobile, son corps ressent un mouvement, lent, vertical. Même si son cerveau a compris, il ne fait pas le moindre geste pour l’enrayer. La berge mordue, déchirée par le courant s’affaisse lentement. Il reste dans son équilibre vertical, ses bottes entrent dans l’eau comme aspirées. Tout se passe vite. Il descend de plus en plus vite et son corps bascule vers l’avant. Il n’a pas fait le moindre geste pour se protéger, pour se sauver. Non, il laisse les éléments, la rivière, le maîtriser. Une masse d’eau lui emplit la bouche, elle est froide, terreuse, mauvaise. Il en recrache une partie avec une expression de dégoût. Il est affecté de voir partir son chapeau, enfin le chapeau du père de Sylvain. La rivière est profonde, il n’a pas pied et son corps joue un instant au bouchon qui danse dans le tumulte du courant. Ses bras font quelques mouvement de brasse pour se maintenir à flot, pas nécessairement pour essayer de regagner la berge, mais pour faire durer le temps. Durer le temps, il pense que sa vie va s’arrêter là, dans le flot de la rivière en crue. De cela, il ne ressent pas de peur, pas de peine. Il est là transporté comme un objet sans destination. Il pense à ses fils, comment vont-ils accepter son départ ? Comment vont-ils exprimer leur tristesse ? Et celle qui l’a quitté, va-t-elle se sentir plus libre ? Il est un petit bateau dans une tempête, proche du naufrage. Comme il n’attend plus rien de la vie, il n’a rien à perdre. Avec toutes ces questions qui tournent dans sa tête, et pour lesquelles il n’a pas de réponses, il ne s’est même pas aperçu que son corps a pris de la vitesse. Une vague forte le gifle, il coule un instant avant de remonter pour voir le ciel sombre, trop sombre.
Avec le courant, il passe sous la passerelle métallique. Un homme obèse, appuyé à la balustrade le regarde passer en lui faisant des signes avec la main comme s’il lui disait :
- Salut l’ami, bonne noyade.
Plus loin, dans la courbe du moulin un couple sur la rive regarde couler la rivière en crue. Ils se protègent sous un grand parapluie. Il voit l’homme se pencher pour dire quelques mots à son épouse. Quelque chose comme :
- Ce n’est pas de chance de mourir noyé par un temps pareil.
Les vagues fouettent son visage et rendent sa vue trouble. Ses jambes sont inertes, mais ses bras continuent une espèce de mouvement de danse lente et désordonnée. Un morceau de bois mort charrié comme lui par la rivière lui heurte le dos. Une violente douleur s’installe sur la colonne vertébrale et sur les hanches. Un tourbillon l’entraîne dans une ronde folle. Pourquoi se souvient-il de ce cours de mathématique à ce moment là ? Peut-être parce que le professeur avait expliqué avec force détails que dans un tourbillon la vitesse au centre devient infinie parce que la divergence du rotationnel y est nulle. Il avait sagement appris les mathématiques, mais elles ne lui avaient été que d’une utilité très relative. Ce flash heureux lui revenait étrangement en mémoire dans son esprit morbide.
Un autre bout de bois lui cogne l’épaule et le sort du tourbillon. Un moment son corps est à plat sur l’eau avant de reprendre une position quasi verticale. Plus léger qu’un bouchon il danse sur les flots. Le courant ralenti un peu à l’approche du pont de la mairie. Sa tête a à peine la place pour passer entre l’eau et les membrures du pont, son crane cogne. Au passage, il entend un enfant demander à sa mère :
- Pourquoi il se baigne le monsieur ?
- C’est sans doute un original. Entend-il répondre.
Il sent ses forces diminuer. Les chocs celui du pont, ceux avec les morceaux de bois lui font mal, très mal. Mais cette souffrance physique est atténuée par la concentration de son esprit. Il regarde la mort en face. C’est simple de mourir, se dit-il, je vais quitter cette terre en étant dans l’eau. Je ne crois pas en Dieu, me suis-je trompé ? Je suis désolé pour ceux qui auront à me ramasser quelque part, plus bas sur une rive. Face à la mort, il ne lutte pas. Il est né, il a vécu parfois bien, souvent mal, maintenant il va mourir. C’est un cycle qui touche à sa fin, le ruban de sa vie arrive à son ultime tissage.
Sur le ponton des pêcheurs il reconnaît Marcel, un gas qu’il a rencontré quelque fois au bistrot en buvant un café. Personnage sans culture, avec qui il bavardait parfois comme on dit de la pluie et du beau temps. Il est avec un autre personnage et lui crie :
- Fais attention plus bas la rivière saute le barrage.
Un tourbillon suivi d’une grosse vague lui arrache ses bottes et lui fait perdre un peu conscience. Une quantité d’eau importante entre dans sa bouche, il perçoit le goût de la terre. Les gestes de ses bras se font plus rares, plus incertains. Il abandonne le peu de résistance qu’il a opposé aux éléments déchaînés de la crue, il se livre. Cependant sa tête reste en surface et brusquement il sent un raclement sur son crane. Comme un peigne grossier qui vient lui agresser le cuir chevelu. Un œil au dessus du niveau de l’eau aperçoit les petites branches d’un groupe d’arbustes. Instinctivement, mais sans grande force, il tend une main vers le feuillage. Elle accroche d’abord une brindille, puis une branche plus solide. Sans aucune commande de son cerveau il la sert fermement. Alors son corps toujours entraîné par le courant décrit une large courbe et vient taper contre une masse dure, comme un rocher. D’un coup il ne sent plus la force du courant, et trouve un point d’appui sous ses pieds. La tête hors de l’eau il voit qu’il se trouve maintenant contre la berge. Le courant n’a plus voulu de lui et profitant d’une courbe, l’a rejeté vers la rive comme pour se débarrasser d’un objet encombrant. Il se cramponne toujours à ces branches de petits saules plantés là pour tenir la rive et sur lesquels sa main continue de s’agripper. Une bourrasque de vent lui cingle le visage, il est là immobile, le corps immergé, hagard. Il entend parmi tous les bruits le roulement sourd de la rivière qui saute le barrage.
Il lui faut plusieurs minutes pour tenter un appui sur la rive et sortir son corps de l’eau. Il reste là allongé, épuisé dans un sommeil comateux. Une demi heure plus tard une pluie fine lui balaye le sommet du crane. Il essaie de se lever et de faire quelques pas. Mais il doit de nouveau s’asseoir sur l’herbe mouillée de la rive. De nouveau il se lève. Son mouvement est hésitant, il souffre. Les contusions de son dos de son épaule, de ses jambes lui donnent l’impression d’être disloqué. C’est une sorte de pantin désarticulé qui reprend le chemin de la berge.
En passant près du ponton des pêcheurs, Marcel est toujours là avec son copain. Il lui crie :
- Ah ben tu t’en es finalement sorti. Tu as eu une sacrée chance. Moi, j’aurai parié que tu allais finir dans le barrage.
Indifférent, Paul ne répond pas. Il continue son chemin de son pas fatigué, incertain. Sur le pont, personne. Il le traverse en regardant l’eau défiler toujours avec la même violence. Il a une grande difficulté à se remémorer les instants qu’il vient de vivre, et même qu’il est passé là il y a un instant sous ce pont. En longeant la place de la mairie, face à quelques magasins alimentaires, plusieurs groupes de personnes abrités sous des parapluies multicolores le regarde passer d’un air dégouté. Il entend seulement une femme, élégante, dire d’une voix aigue :
- Mon dieu qu’il est sale !
D’autres lui répondent :
- Il sent mauvais !
- Il doit être ivre !
C’est vrai que sa démarche peut faire penser à un homme dans un état éthylique avancé. Lui-même sent cette odeur forte, nauséabonde de boue, de fange qui souille veste et pantalon. Il est désolé de déranger leur journée. Ses pas sont mal assurés, de l’eau continue de ruisseler de ses vêtements et laisse derrière lui un trait d’eau brune. Ce n’est que plus tard, les jambes ne supportant plus son poids qu’il arrive à la porte de la maison prêtée par son ami Sylvain. Il pense à lui. S’il me voyait dans cet état se dit-il. Il pousse la porte et reste planté là dans la cuisine à regarder la flaque d’eau sale s’élargir autour de ses pieds. Alors il commence à se déshabiller. Doucement, vêtement après vêtement. Il les dépose trempés sur le dossier d’une chaise. Il évite les mouvements trop brusques qui ravivent sa douleur de son dos et de ses membres. Un vers lui revient :
- Soit sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Nu, il se dirige vers la salle de bain, récupère trois comprimés de paracétamol et autant de Lexomil dans sa trousse de toilette et les avale avec un peu d’eau. Il entre dans la douche et l’eau chaude, propre, sur son corps lui donne un peu d’apaisement. Chaque point de son corps est source d’élancements piquants et vifs. Quand il se sent propre il sort et se sèche soigneusement. Il éteint la pièce et dans l’obscurité rejoint la chambre et se glisse dans le lit qu’il n’avait pas eu le courage de remettre en ordre ce matin.
Dans sa douleur, son esprit reste concentré sur une seule question :
- Pourquoi ai-je finalement résisté ?
Il regrette de n’avoir pas eu le courage de laisser le destin se refermer sur lui. Que va-t-il faire maintenant avec ce souvenir en plus dans sa mémoire déjà bien encombrée. Que va-t-il faire de ce fardeau ?
Vivre ?
Rendez-vous
L’épaule calée contre l’encoche de la porte cochère, il surveille la rue. La dame descend d’un pas alerte, son foulard serré sur ses joues rouges. Elle le toise d’un regard sévère et s’engouffre dans le porche. En bavardant un couple remonte la rue. Lui le regard un peu triste dans son vieux manteau gris. Elle vêtue de couleurs plus vives semble attentive. Ils passent devant lui sans même le remarquer.
Sur le trottoir d’en face, de jeunes enfants jouent en laissant descendre leur ballon dans l’eau de la rigole. Sans que rien ne le laisse prévoir ils disparaissent vers le bas de la rue comme une volée de moineaux.
Une voiture passe, freine, s’arrête. Le conducteur semble chercher une adresse, un repère. Il redémarre lentement et file. Contre le mur, il sent le bout de ses doigts s’engourdir par le froid. Il relève la manche de son manteau, sa montre lui indique dix minutes de retard.
Posant sa bicyclette de l’autre coté du porche, le facteur entre déposer sa poignée de courrier du jour. Lui, regarde la main, qui avec adresse, jette les missives dans les fentes de l’imposant groupe de boites aux lettres. Il imagine, l’espace d’un instant, leur contenu : factures – relevé de banque – mots d’amour ou de désespoir… le préposé reprend sa bicyclette et, en quelques tours de roue, il est déjà devant le porche suivant.
Il lève les yeux vers l’immeuble d’en face, une ménagère ouvre sa fenêtre, dépose couverture et oreillers sur l’appui, les tape pour leur faire prendre un bouffée d’oxygène. Elle disparaît pour continuer son ouvrage.
De nouveau la rue est calme, trop calme se dit-il. Je n’aimerai pas vivre dans ce quartier sans animation, sans âme. Une autre voiture passe, bleue, elle file sans s’arrêter.
Puis une silhouette apparaît. Il la voit emmitouflée dans son manteau bordeaux. Il sourit. C’est elle. Elle arrive. Il oublie l’heure et son cœur bat plus fort. Il apprécie l’élégance de sa démarche, ses pieds semblent à peine effleurer le sol.
Un rayon de soleil s’attarde sur le visage de la femme. Elle a un beau sourire sur ses lèvres brillantes. Elle a ce regard que seul l’amour peut illuminer. Sa main se lève pour faire un premier signe. Elle est belle. Ce geste banal en soi a la capacité de donner une vague de bonheur à celui qui attend. Pour anticiper la rencontre, elle donne plus de force à son pas. Maintenant elle est là en face de lui. Son visage s’approche gentiment de son aimé. Comme il fait jeune ! D’abord un baiser furtif, à peine esquissé. Puis elle cale sa joue le long de son cou. Elle sent une main qui glisse contre son dos. Son corps tout entier est ému. Elle se laisse prendre dans ces bras robustes. Elle se laisse aller de toute sa jeunesse de tout son amour. Je t’aime, je t’aime entent-elle contre sa joue. Un baiser encore plus tendre, plus appuyé, et sans dire un mot, main dans la main, amoureusement ils entrent sous le porche.
Pour eux cette journée ensoleillée sera belle.
L'enterrement de Charles
L’office religieux touche à sa fin. Le jeune curé après avoir renouvelé des mots de réconfort aux membres de la famille, invite les participants à venir se recueillir une dernière fois devant le cercueil de leur ami. Charles est mort trois jours plus tôt. Il venait juste de passer le cap de sa quatre-vingt-dixième année et toute sa vie se résume très active sur la terre de son village. Il n’a jamais voyagé, il n’aimait pas ça. La petite église est pleine de tout ces gens qui veulent, au dernier jour, témoigner de leur affection, de leur estime celui qui est là pour son dernier voyage. Beaucoup de fleurs, corbeilles ou simples bouquets apportent une touche colorée au pied de l’autel.
Paul est arrivé en retard o l’office. Depuis qu’il est sans travail, ses retards sont devenus une sorte de mauvaise habitude. En arrivant il a signé d’une plume rapide le registre de condoléances, puis il s’est glissé discrètement sur un des derniers bancs de l’église. Au moment de s’asseoir, il a fait un petit signe à son ami André qui venait de lui faire un clin d’œil pour lui signifier :
- Tu es encore en retard !
Paul sourit et se concentra sur l’écoute de l’homélie du jeune curé. Celui-ci parlait d’éternité, de vie éternelle pleine de beauté, peut-être pour adoucir la peine de la famille, sans doute aussi parce que cela faisait partie de rituel de son église. Ces propos, une fois de plus, choquèrent l’esprit de Paul. Même si son athéisme est empreint d’une très grande tolérance, il trouve que ces promesses d’éternité sont un peu puériles, voire mercantiles comme pour attirer de nouveaux clients, malsaines. Il ne ressentait pas de besoin d’éternité pour être heureux de vivre et un jour céder la place à ses fils. Agacé par les propos imposés par un dogme d’un autre temps, il regarda avec plus d’insistance les autres participants de la cérémonie. Ils sont là dans la tristesse de voir disparaître un ami. Ils sont là dans le respect de la mort d’une personne estimée. Ils sont là pour dire aux membres de la famille :
- Je suis à vos cotés dans ce moment difficile.
Pour Paul, sa présence est faite d’amitiés sincères. Pour Charles d’abord, qu’il a toujours connu dans le village. C’est lui qui parfois lui donnait des conseils quand il était jeune homme. C’est lui qui s’était tant réjoui quand Paul lui avait annoncé son mariage avec Claudine. C’est lui aussi qui avait été si triste quand Claudine avait quitté le foyer en mettant fin à ce mariage. Mais Paul est aussi là pour Alexandre et Joëlle les deux enfants de Charles, qui bien qu’un peu plus âgés que lui sont des amis de son enfance. Alexandre plus particulièrement avec qui il avait joué au football pendant les weekends de jeunesse.
Petit à petit pendant que se déroule la cérémonie, il cherche à mettre un nom sur chaque visage, à reconnaître les familles, ses amis d’autrefois. Il y a déjà beaucoup d’années qu’il a quitté le village pour s’établir en ville. En fait c’est lorsqu’il s’est marié avec Claudine et qu’il a fondé sa famille avant qu’elle ne se brise. Là c’est le père Fournel, l’ancien garde champêtre, toujours vaillant avec sa grosse moustache qui faisait peur aux petits. Là Monsieur Cellier avec son épouse, l’un et l’autre toujours distingués. Lui a été Maire du village pendant un grand nombre d’années. Les mauvaises langues disaient que c’était lui le Maire, mais que c’était elle qui décidait de tout. Sur un banc pas très loin de lui, il reconnu tout un groupe d’hommes de son âge. En fait c’était tous des copains de l’équipe de football. Il fut ému en les voyant ; comme pour lui, le temps était passé sur eux en laissant des traces. Il se promit de les retrouver en fin de cérémonie pour bavarder avec eux et éventuellement aller prendre un verre pour renouer le contact. Certains visages s’étaient effacés de sa mémoire, pour d’autre les noms de famille étaient difficiles à retrouver. Par contre il resituait des groupes par fermes ou par hameaux. De loin, il regarde Alexandre et Joëlle. Ils apparaissent bien tristes. Tout à l’heure, il ira les embrasser et échanger quelques mots avec eux. C’est Alexandre qui l’avait appelé rapidement pour lui dire un laconique :
- Papa est mort.
À coté de Joëlle il y a trois personnes de dos, mais il ne voit pas leur visage.
À la demande du curé, chacun se lève calmement, et par l’allée centrale de l’église va s’incliner devant le cercueil. Certains font le signe de la croix avec le goupillon d’eau bénite, d’autres comme Paul, posent leur main sur le bord du cercueil comme pour dire un dernier :
– Salut l’ami.
Par tradition chacun laisse une pièce de monnaie dans la corbeille pour la gestion de l’église et regagne sa place par les allées latérales. En passant devant Alexandre et Joëlle, Paul esquisse un sourire triste et amical en les regardant dans les yeux. Il n’aime pas voir la tristesse dans les yeux de ses amis. Furtivement, son regard passe sur le visage d’une des trois personnes voisines de Joëlle. Une portion de seconde pendant laquelle il continue son chemin. Les cellules de son cerveau, les synapses entrent en ébullition. Ce visage, ce regard, c’est elle, ce ne peut qu’être elle. Il regagne sa place d’un pas hésitant, le visage blême. Ses voisins le regardent étonnés en pensant qu’il devait avoir une très grande tendresse pour le défunt.
Comme un film passé à grande vitesse, des images se mettent en place dans sa mémoire. Cette femme qu’il vient de voir là est la jeune fille que sa mémoire avait gardé cachée sur une étagère secrète de son cortex. De ces photographies que l’on range soigneusement dans un coffret de peur qu’elles soient perdues ou abimées. De ces photographies que parfois aussi on oublie jusqu’au jour ou, par hasard le coffret s’ouvre. L’histoire, le passé est là, présent. Il ne perçoit plus la fin de la cérémonie tant son cerveau explose dans sa tête. C’est elle, oui c’est bien elle. Béatrice. Sa jolie Béatrice, son amour de jeunesse. Il la regarde de dos et si un moment auparavant il l’avait vue strictement immobile, maintenant il remarque que son corps fait de petits mouvements. Hésitante, elle tourne sa tête un peu, comme pour chercher quelqu’un dans l’assistance. Paul interprète ce mouvement rapide comme :
- Elle aussi m’a reconnu, elle cherche à vérifier si c’est bien moi.
Alors, il relève la tête pour mieux se rendre visible. Une deuxième fois leurs regards se croisent. Les visages restent sans expression particulière mais un courant d’étonnement heureux s’établit avant qu’elle reprenne sa position face au prêtre.
En fin de cérémonie, les préposés des pompes funèbres portent le cercueil jusqu’au fourgon, suivis à pas lents par la famille puis par les participants qui se retrouvent au soleil sur la petite place. En passant vers l’entrée de l’église, la femme, Béatrice, regarde fixement vers Paul. Regard intense où le bonheur vient estomper la tristesse du moment. Une fraction de seconde elle ferme les yeux et baisse la tête en signe d’acquiescement pour dire :
- Oui Paul, c’est bien moi.
Sur la place Béatrice reste avec Alexandre et prend le bras de Joëlle comme pour la soutenir. Pas très loin Paul les regarde, il ne reconnaît pas les deux autres personnes. Puis le cortège démarre pour rejoindre par la rue principale le cimetière à l’entrée du village. Paul est ému de voir que le rite de ces cérémonies funéraires n’a pas changé depuis sa plus petite enfance. Seul le corbillard tiré par un cheval noir a été remplacé par un fourgon d’une société spécialisée.
L’émotion de tous pendant la cérémonie se détend pendant cette marche lente. Des personnes sortent sur le seuil de leur porte pour saluer le dernier passage du défunt. Paul sent une main qui lui tape doucement sur l’épaule. Il se retourne et se trouve face à Jules ; le petit Jules, avant centre rapide et précis de l’équipe de foot. Derrière Jules, il y a Bernard, Claude, Hervé, Jean-Paul et Robert. Tous sont souriants, et c’est Hervé qui lui lance à voix contenue :
- Alors Paul c’est Charles qui te fait revenir au village.
Paul sert les mains qui lui sont tendues et dit :
- C’est vrai que je ne viens plus souvent ici depuis que mes parents sont morts, mais vous, ça me fait vraiment plaisir de vous revoir. Est-ce que vous pratiquez toujours le football ?
C’est Jean-Paul qui répond :
- Oui le dimanche devant la télévision avec une bière !
Tous éclatent d’un rire vite contenu compte tenu de la circonstance. Chemin faisant, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, Paul évoque le chemin parcouru, les bonheurs, les peines, les enfants. Claude lui apprend qu’il est déjà veuf. Lucette est morte d’un cancer il ya deux ans. Robert est comme lui, divorcé depuis déjà cinq ans et vit en solitaire dans un village voisin. Les autres ont une petite famille autour d’eux. En arrivant au cimetière Paul est partagé entre le plaisir de retrouver ses amis dans un café du village et de retrouver Béatrice pour bavarder un moment avec elle. Quand Paul entend Hervé lui demander :
- Après la cérémonie tu viens avec nous prendre un verre chez le Georges, il répond instinctivement :
- Non je suis désolé mais il faut que je rentre directement à Lyon où j’ai quelqu’un à voir en fin de journée. Il poursuivit :
- Est-ce que Georges pourrait nous préparer un petit repas un de ces jour ? Cela me ferait plaisir de prendre le temps de vous retrouver. Hervé acquiesça,
-C’est une bonne idée, laisse moi ton téléphone, je m’en occupe.
Comme à l’habitude, le curé reparle de mérites de Charles, du vide laissé par son départ, de la vie éternelle et il laisse les préposés descendre avec respect le cercueil au fond du trou de terre fraîche. Puis, après avoir jeté une poignée de terre, chacun seul ou par groupe, d’un pas lent ou rapide repart vers le village retrouver son quotidien. Paul avance de quelques pas, contourne un groupe de bavards en faisant un signe de salut à des visages connus. Il attend que Béatrice ait finit de parler à Joëlle. Le couple que Paul ne connaît pas prend Joëlle par le bras, libérant Béatrice. Paul fait un pas rapide vers elle et pose délicatement la main sur son épaule.
Béatrice a deviné, elle se retourne avec un beau sourire.
- Toi !
- Oui, je suis heureux de te revoir Béatrice, très heureux.
- Moi aussi, cela fait si longtemps.
Paul entreprend de réfléchir pour essayer de compter les années, mais Béatrice lui met un doigt sur les lèvres en disant :
- Non ne compte pas, le chiffre serait trop important. Disons que c’était hier. Si tu veux bien en remontant au village on se racontera ce que l’on a fait depuis hier.
En un instant Paul retrouva la finesse de son esprit qui ne se laisse pas perturber. N’oubliant pas pourquoi il était là il regarde Alexandre qui éponge une larme sur sa joue. Avec un regard amical appuyé, il lui sert la main en luis disant courage mon ami. Une lueur de réconfort passe dans les yeux d’Alexandre qui se tourne vers sa sœur.
- Elle s’est beaucoup occupée de papa ces dernières années, cela n’a pas été facile.
Paul prend Joëlle dans ses bras et l’embrasse sur les deux joues.
- Merci Paul, merci d’être venu. D’où est Papa maintenant, il doit être heureux de nous voir ensemble. Je suis très triste de le voir partir aujourd’hui, mais sa vie était devenue bien difficile, il souffrait beaucoup. Alors, maintenant c’est à nous, la vie continue.
Paul reconnu la force de cette femme, de cette amie d’enfance, qui toute sa vie est restée attachée à son village, à sa terre. Alexandre fait les présentations, des deux personnes non connues de Paul qui sont l’épouse d’Alexandre et le mari de Joëlle. Chaque couple se reforme et reprend le chemin du village en s’épaulant. Paul les laisse prendre quelques pas d’avance et viens marcher à coté de Béatrice.
Sur la route, ils marchent côte à côte sous un soleil à peine voilé. Pendant un moment ils restent silencieux comme dans l’attente que ce soit l’autre qui s’exprime en premier. Comme c’était déjà vrai dans leur enfance, ce fut Béatrice qui en premier lança :
- Alors, qu’a tu fais depuis hier ?
Paul est surpris par cette question directe, trop directe. Cependant il répond en cherchant ses mots :
- Depuis hier, il y a eu beaucoup de choses, il y a eu toute une vie. Ma vie en raccourci c’est la fin de mes études en comptabilité. Puis un emploi dans une société à Gerland. L’histoire s’est mal terminée il ya quelques mois puisque j’ai été licencié à cause d’une baisse d’activité. Je vis à Lyon, rue Victor Hugo, près de la place Bellecour, presque dans le quartier de ton enfance. Aujourd’hui je vis seul, ma femme m’a quitté il y a deux ans. Nous sommes restés mariés près de quinze ans et nous avons eu deux enfants, deux garçons François et Charles. François vit à Marseille et Charles est à Londres. De ce fait, je ne les vois pas très souvent.
- Et toi, tu as des enfants ?
- Oui j’ai une fille qui s’appelle Bérénice et qui a trente cinq ans. J’ai eu aussi un petit Julien qui est mort à l’âge de trois ans d’une leucémie. Je suis divorcée de puis 10 ans.
Visiblement c’est difficile pour Béatrice d’évoquer ce passé, elle a la tête baissée comme pour cacher son émotion. Paul s’approche un peu plus d’elle et lui prend la main. Elle le laisse faire et croise les doigts avec les siens en les serrant, à la limite de la douleur. À voix basse il lui dit :
- Je suis désolé pour toi, tu dû beaucoup souffrir.
- Oui j’ai eu une période très dure à vivre. La mort de ce petit a brisé notre couple. Actuellement je vis à Nantes, enfin à Rezé dans le sud. J’ai une maison avec un petit jardin. J’ai été secrétaire de mairie dans cette ville et j’ai pu prendre ma retraite de manière anticipée il y a juste deux mois. Alors, je jardine, je lis et parfois aussi je m’ennuie un peu. Je n’ai encore pas su me donner des activités qui me plaisent. Bérénice habite dans le quinzième à Paris. Elle est mariée. Elle a un petit garçon de six mois qui s’appelle Mathieu, je suis une heureuse grand-mère.
- Tu as bien de la chance. Mes deux fils vivent en couple, mais pas de petit enfant à l’horizon et cela me désole. Enfin, c’est leur vie.
Tout en continuant la route, il a gardé sa main dans la sienne. Une main chaude et douce. Il voudrait que la sienne lui soit réconfortante.
- J’aimais bien mon oncle Charles. C’était un homme gentil et généreux. Je suis passé le voir environ tous les deux ans et chaque fois il était en fête de me retrouver. Je l’ai emmené plusieurs fois faire de petite balades en voiture dans la région, il aimait ce moment partagé, mais il me demandait toujours de le ramener dans sa maison. Il était très casanier. J’étais un peu sa seconde fille. Mais ces dernières années, il souffrait beaucoup des poumons, en particulier depuis la mort de la tante Albertine il ya deux ans.
- Je n’avais pas pu venir à son enterrement, j’étais grippé. Quelques jours après j’était passé rapidement au cimetière pour me recueillir, mais sans trop m’arrêter. Au fait est-ce que tu rentre à Nantes ce soir ?
- Non, une cousine m’a prêté son appartement à Lyon pour deux jours. Avec son mari, ils sont absents et il se trouve que j’avais un double des clefs.
- Alors est-ce que tu veux que je te reconduise à Lyon, je suis en voiture.
- Oh, très volontiers, cela évitera à Alexandre de faire le voyage.
À la suite des autres personnes ils arrivent au village et chacun avec un geste de salut regagne sa maison. Ils ont accompagné un ami au cimetière, mais pour eux la vie suit son cours comme un long fleuve pas toujours tranquille. Devant la maison de Charles, Béatrice et Paul rejoigne Alexandre et sa sœur. Après s’être inquiétée de savoir s’ils avaient besoin d’aide, Béatrice dit à Alexandre :
- Finalement je vais rentrer à Lyon avec Paul, cela t’évitera de faire le voyage.
Alexandre sourit et lui répondit :
- C’est très bien, et comme cela vous pourrez continuer de papoter. Vous devez en avoir des choses à vous raconter. Cela me fait plaisir que vous vous soyez retrouvé, cela aurait fait plaisir au Papa. Merci à tous les deux de votre présence. Dans ces circonstances, c’est réconfortant d’avoir sa famille et ses amis auprès de soi. Voulez-vous prendre un verre avant de partir ?
Paul se tourne vers Béatrice pour prendre son avis et décline l’offre.
- Non, je crois que vous avez beaucoup à faire. Vous allez sans doute fermer la maison ce soir ; et dans les jours prochains, vous aurez le pénible travail de tri de toutes les choses que Charles avait accumulées pendant toute sa vie. Pour cela je vous souhaite beaucoup de courage.
La poignée de mains entre les deux hommes est sincère et empreinte d’une profonde amitié. Elle redonne à Alexandre une bouffée d’énergie.
- Merci pour tout.
Ils s’avancent vers Joëlle pour la prendre dans les bras en lui caressant gentiment le dos. Paul lui fait une bise sonore et lui dit de ne pas hésiter à téléphoner si elle se sent triste, et si elle a envie de parler.
- Oui n’hésite pas à appeler complète Béatrice en l’embrassant tendrement.
La voiture de Paul est restée à proximité, et en quelques enjambées ils la rejoignent. Béatrice sourit, tiens nous avons la même voiture, la tienne est bleue, moi, ma Twingo est rouge vif. Paul ouvre la porte pour Béatrice et va s’asseoir au volant. En quittant le village Paul remarque :
- Finalement le village n’a pas trop changé. Ils ont fait de jolis aménagements dans le centre, mais globalement tout est là comme c’est dans la mémoire de notre enfance. Tu te souviens de notre enfance Béatrice ? tu te souviens de nos jeux de nos bavardages ?
- Tu sais Paul, je me souviens de tout. De notre espièglerie d’enfants presque sages. De ces vacances que j’attendais avec impatience. Je disais que j’avais envie de venir chez Tonton et Tantine, mais ma vraie envie c’était de venir te retrouver. Tu m’apprenais une forme de vie différente de celle que j’avais en ville. Non Paul je n’ai rien oublié ni de l’enfance ni de plus tard.
Paul reste un moment silencieux en méditant cette dernière phrase.
- Pour moi aussi tout cela est très présent à ma mémoire. Parfois cela ressemble un peu à un rêve. Souvent, quand je suis triste, je laisse envahir mon esprit par ces bons souvenirs.
La Twingo vient de passer le péage et prend de la vitesse sur la portion d’autoroute qui les emmène vers Lyon. Paul a repris un grand sourire et se tournant vers sa voisine lui demande :
- Es-tu toujours une admiratrice de la reine d’Angleterre ?
- Pourquoi est-ce que me demande cela dit-elle d’un air étonné.
- Souviens-toi de ce jour, tu avais apporté de chez toi une vielle revue du couronnement de la reine Élisabeth 2. L’après midi, dans la grange, tu avais absolument voulu que l’on joue à la cérémonie. Avec un grand bout de tissu tu avais confectionné un manteau de reine et un voile sur ta tête. Avec une lanière tu m’avais réalisé une sorte de large cravate qui devait être très élégante. Toutes tes poupées et animaux de peluche étaient là alignés. Ce sont les gens qui sont contents de nous voir tu disais. Tu m’as bien fait défiler dix fois devant nos sujets ce jour là. Je suis la reine Élisabeth et toi le prince Philip. Ta mère t’avait montré la revue et commenté les images. Tu étais toujours en avance sur moi pour l’information. À l’époque je ne devais même pas savoir ce qu’était l’Angleterre et qui était la reine Élisabeth. Toi aussi tu m’as beaucoup appris. Pour moi le campagnard tu étais une fenêtre ouverte sur la vie. Tu savais tant de choses de plus que moi ! Chaque minutes de cet après midi sont gravées d’une manière indélébile dans le coin de ma mémoire réservé aux bonnes choses.
Béatrice éclata de rire.
- J’avais complètement oublié tout cela. Mais à mesure que tu évoquais ce moment, les images sont aussi revenues. Nous étions des fous pleins d’imagination.
- Oui, surtout toi, tu avais toujours des nouvelles idées de jeux. Peut-être que c’est toi qui ma sensibilisé à la créativité. Tu guidais les jeux et j’adorais te suivre dans tes aventures. Tu m’as plus appris à jouer avec des poupées que moi je ne t’ai appris à jouer avec mes billes. D’ailleurs les billes, tu trouvais ça bête !
L’un et l’autre sont tout attendris de cette évocation de cette enfance d’insouciance. Le seul objectif était de jouer en attendant que la maman de Paul vienne et dise :
- C’est l’heure du goûter. Après vous jouez encore un peu puis ce sera l’heure de la toilette.
Presque en pleine autonomie sur la route, la Twingo arrive dans Lyon. Paul sent un pincement dans sa poitrine en pensant qu’ils vont devoir se quitter. Alors il se penche un peu vers Béatrice et lui demande :
- Veux-tu que nous allions au restaurant ce soir ?
Et il est ravi de l’entendre répondre :
- Oh oui cela me ferait très plaisir de rester un moment encore avec toi. Et puis il n’y a rien à manger chez mes cousins. Et puis je n’ai pas envie d’être seule ce soir. Et toi tu as le temps de sortir ?
- Oui j’ai beaucoup de temps, et encore plus si c’est toi qui me le demande. Je suis si heureux de t’avoir retrouvée, j’ai l’impression d’être dans une bulle de bonheur. Est-ce que tu auras une ligne de disponible dans ton répertoire pour y noter mon nom et mon numéro de téléphone ?
- Oui bien sûr, je te réserverais toute une page et j’écrirai moi-même mes coordonnées dans le tien. Tu sais Nantes n’est pas loin avec le train. Cela me ferait plaisir de te monter le bord de Loire et l’Océan. Je suis sûre que ma Twingo sera ravie de faire ta connaissance. Mais pour l’instant peux-tu me poser un instant chez mes cousins, j’ai quelques bricoles à prendre et je suis disponible pour faire un super diner. J’ai faim, cette marche à pieds pour accompagner Charles m’a mise en appétit.
Dans la Twingo, Paul patiente un petit quart d’heure. Son esprit est tout brouillé. Hier encore, il vivait dans sa banale solitude. Cet après midi il est parti tristement pour accompagner un ami décédé. Il revient ce soir avec une amie d’enfance, un amour de jeunesse qui, elle aussi, semble heureuse de l’avoir retrouvé. À quoi tient le bonheur, une rencontre inattendue, un instant qui fait basculer la vie. Qu’importe ce que sera demain se dit-il, soyons heureux ce soir. Béatrice viens juste de passer la porte. Elle a changé son pantalon et son pull pour une très jolie robe claire. À son attention sans doute. Il descend de la voiture pour lui ouvrir la porte.
- Votre carrosse vous attend oh ma reine.
Ensemble, ils éclatent de rire ce qui fait se retourner un passant surpris que le bonheur existe. À peine installés dans la voiture, toujours en riant Paul demande :
- Qu’est-ce qui ferait plaisir à sa majesté comme restaurant ?
- Qu’est-ce que le prince consort me propose ?
- Un bouchon de Lyon pour la tradition, un restaurant oriental pour l’exotisme, un restaurant de poisson pour l’air du large ou chez MacDo pour la haute dégueulasserie.
- Non rassure toi les MacDo c’est vraiment pas mon truc. Manger des trucs mauvais en se déformant la bouche, c’est pas pour moi ! Par contre me retrouver dans un bistrot lyonnais ça me ferait très plaisir. Tu en connais de bien ?
- Alors là pas de problème je t’emmène chez Chabert rue des marronniers. Et si la carte ne te plait pas, il y a une dizaine de bons restaurants dans cette rue piétonne. Je pense que tu te souviens de cette rue. Là tu pourras déguster toutes les bonnes recettes de la cuisine lyonnaise.
- Je me souviens y être allée avec mes parents. C’était un tout petit bistrot presque vers la rue de la Barre, tenu par une vielle dame qui nous avait dit de choisir tous les trois la même chose pour que ça lui fasse moins de travail. Il y avait à peine dix tables et elle n’a pas dû faire fortune quand elle a arrêtée son activité. Je veux bien aller chez Chabert, c’était déjà une maison réputée, et puis je te fais confiance.
Il laisse la voiture au parking sous la place Antonin Poncet. Avant d’aller au restaurant Béatrice souhaite faire quelques pas sur la place Bellecour jusque vers la statue équestre. En traversant la rue, Paul la regarde un instant. Dans sa belle robe légère, comme elle est belle, comme elle est élégante il est fier de marcher à ses cotés. De nouveau leurs mains se trouvent, se serrent et se gardent. Paul lui parle des transformations qui ont eu lieu dans ce quartier qu’elle connaissait si bien. Il lui dit qu’il habite à deux pas d’ici sur la rue Victor Hugo. Celle qui mène à Perrache l’ancien quartier des parents de Béatrice. Lui le campagnard est devenu citadin, elle la fille de ville habite un pavillon dans la banlieue de Nantes. Ils bavardent de la ville, des souvenir qu’elle en a gardés. Elle évoque son lycée Juliette Récamier au bout de la rue de la charité. Paul lui dit qu’il n’a que très peu changé, toujours grand et austère avec son petit porche d’entrée. De la place ils admirent la colline de Fourvière avec sa basilique belle, éclairée par les derniers rayons de soleil du jour. En revenant vers la rue des marronniers, Béatrice prend gentiment Paul par le bras et ils avancent en continuant leur bavardage comme un vieux couple. Un serveur attend sur le trottoir, il les conduit à une table tranquille tout au fond de la deuxième salle. Sur la proposition du serveur, ils commandent un traditionnel kir fait ici avec le vin blanc de Saint Joseph à la place du traditionnel aligoté de bourgogne.
Tous deux choisissent de commencer avec une salade lyonnaise, puis Béatrice préfère pour continuer un filet d sandre cuit au beaujolais, tandis que Paul prend sa traditionnelle andouillette. Le serveur s’éloignant, ils restent un instant en silence à se regarder, à se redécouvrir. Elle le regarde, il a évidement beaucoup changé. Il a pris du poids, il a perdu une partie de sa belle tignasse. Mais il a toujours ce regard gentil et doux qu’elle avait appréciée, qu’elle avait même aimée. Aujourd’hui il semble moins hésitant, plus sûr de lui, plus mûr. Lui regarde la belle femme avec en filigrane la jeune fille qu’elle était. La femme est belle. Avec sa robe fleurie suffisamment décolletée pour que Paul puisse apprécier que le temps n’avait en rien altérer ses formes. Son visage à peine maquillé a toujours son esquisse de sourire à la Joconde. Ses cheveux mi-longs sont coiffés avec soin. Mais son regard s’arrête sur un détail. Une petite broche piquée au col de la robe et qui représente un petit hippocampe. Cela lui rappelle quelque chose, mais il hésite. Elle a suivi son regard et s’amuse de l’hésitation. Elle passe une main derrière la broche et demande :
- Tu la reconnais ?
- Je ne suis pas très sûr.
- Oui, c’est bien celle que tu m’as offerte à ton retour de vacances, je devais avoir dix neuf ans. Je l’ai toujours portée et mon mari ne comprenait pas pourquoi j’étais autant attachée à cette babiole. Il n’y a que nous deux qui en connaissons l’histoire.
- Je suis touché, ému, je ne sais quoi dire. Si je veux seulement te dire merci. Enfant, tu étais surprenante, tu l’es toujours.
Paul repris :
- Je suis d’autant plus ému que je pensais que tu étais déçue de la manière dont s’était terminée notre histoire d’amour à peine ébauchée.
- Tu vois j’ai su garder de gentils souvenirs de mes expériences un peu ratées. Si tu le veux, peut-être un autre jour, j’aimerai que nous parlions de cette époque. Cela me ferait du bien.
- Moi aussi cela me fera du bien. Souvent dans ma vie des images de cette époque sont revenues dans ma mémoire, souvent en m’endormant. Mais toujours les soucis du quotidien les repoussaient. Aujourd’hui que je ne travaille plus, des étapes de ma jeunesse et plus particulièrement de notre relation reviennent en vrac dans mon esprit. J’essaie petit à petit de mettre de l’ordre dans tout ça.
La présence du serveur apportant les salades, coupe cette réflexion. Il lui sourit en la regardant dans les yeux.
- Je te souhaite un bon appétit et je veux te dire mon bonheur d’être avec toi ce soir.
- Merci Paul moi aussi je suis heureuse d’être avec toi.
Pendant un instant ils dégustent leur salade lyonnaise avec des foies de volaille cuits légèrement rosés. Délicieux. Paul la regarde manger comme s’il découvrait cette femme pour la première fois. En fait ils avaient toute une histoire commune, mais ce soir ils se découvraient comme si quelques heures auparavant ils étaient des inconnus. Manifestement elle avait du plaisir à manger des choses délicieuses. Impatient, Paul lui prit la main et lui demanda :
- Parle moi te ta vie, de ce que je ne connais pas de toi.
- Oh ! Tu es bien curieux dit-elle en rougissant. Il y a tant de choses. Mais, avec toi je peux en parler. D’ailleurs, je crois que j’ai besoin d’en parler.
- Après le lycée, j’ai voulu faire l’école d’infirmières. C’était difficile et ça n’a pas marché, j’ai du abandonner au cours de la deuxième année. Puis j’ai suivi des cours pour entrer dans l’administration. Là j’ai connu Jérôme qui est devenu mon mari deux ans plus tard. Il a trouvé un poste à Nantes où il avait un peu de famille. Je suis partie avec lui et nous nous sommes installés à Rezé. Peu d’années après Bérénice est née, une très jolie petite fille. Cette période là je l’appelle mes années bonheur. Tout nous semblait simple et facile. Nous étions heureux et nous regardions Bérénice faire ses premiers pas et grandir. Puis trois ans après Bérénice, Julien est né. Deuxième moment de bonheur. Mais très vite notre bébé a été malade. Et cela à duré, duré. Il avait presque trois ans il s’est éteint comme une chandelle. Il était dans mes bras. C’était le monde qui se renversait, c’était plus que de la douleur, plus que de la tristesse, c’était… Je ne sais comment dire. Le vide. Peut-être si nous nous revoyons, je trouverais la force de te raconter cette souffrance. Puis les relations ont été plus difficiles avec Jérôme. Nous vivions notre souffrance différemment. Un jour je me suis aperçue qu’il avait une autre femme dans sa vie, plus jeune, sans doute plus jolie et surtout plus gaie. Alors je lui ai demandé de partir.
J’ai pu m’occuper de Bérénice seule, elle a fait de bonnes études. Cela n’a pas été simple sur le plan financier, mais on ne s’en est pas trop mal sorti. Depuis quelques années elle vit avec un compagnon. Nous nous voyons de temps en temps, mais souvent je me sens bien seule. C’est peut-être aussi pour cela que je me sens si heureuse de t’avoir retrouvé aujourd’hui.
Paul est troublé par ces confidences. Il les reçoit comme un gage de confiance et d’amitié. Il reste un moment silencieux avant de lui demander quelques précisions sur la maladie de Julien, sur la profession de Bérénice, et un peu sur Jérôme. Cette discussion grave occupe une bonne partie du repas. Paul poursuit la discussion en lui demandant :
- Mais aujourd’hui quels sont tes loisirs, quels sont tes plaisirs ?
- En fait peu de choses. J’aime en saison m’occuper de mon petit jardin, je soigne mes fleurs. Je lis beaucoup et je vais très souvent à la bibliothèque. Je consulte des blogs sur internet pour passer mes soirées. Parfois je rencontre des amies de Rezé, nous buvons le thé et nous bavardons de tout et de rien. Mais ce ne sont pas des amies avec qui je peux me confier ou parler de choses graves.
Béatrice évoque cela avec son regard grave qui lui donne une beauté mystérieuse. Elle poursuit :
- Je continue à aller à l’opéra de Nantes, j’aime toujours beaucoup cela, mais je n’ai jamais personne pour m’accompagner. La semaine dernière je suis allé écouter pour la dixième fois le Don Juan de Mozart, je ne m’en lasse pas. Cela est un reste de mon enfance, mes parents aimaient beaucoup l’opéra et très jeune, ils m’ont proposé de les accompagner. Avant et après le spectacle, ils m’expliquaient le thème de la pièce, cela a été très formateur.
À ces propos, Paul se contente d’acquiescer, ou par un mot, voire par une onomatopée de relancer les explications de Béatrice. Paul se sent fier de devenir le gardien de ses secrets. Le repas se termine dans cette note de douce et confiante complicité. En prenant le café Paul la regarde encore, par plaisir. Ses cheveux, le contour de son visage, ses épaules, son buste merveilleusement mis en valeur par le haut de sa robe. Et bien sûr ses yeux s’attardent un instant encore sur cette petite broche qu’il avait bien reconnue. En sortant il lui demande :
- Veux-tu aller marcher un moment vers Saint Jean ?
- Oh, oui cela me ferait plaisir !
S’accrochant au bras de Paul, Béatrice marche d’un pas léger vers l’autre rive de la Saône. La discussion se fait plus légère, centrée sur le quotidien, sur Alexandre et Joëlle, sur les projets ou non projets de vacances. Ils regardent un moment les péniches amarrées sur la Saône, ils entrent dans Saint Jean toujours animé par une foule un peu bigarrées. Ils prennent la passerelle du Palais de Justice et reviennent par le bord de la rivière jusqu’à Bellecour. À ce moment là, l’important pour eux, ce n’est pas tant les propos échangés que le moment vécu et partagé. En traversant la grande place, ils redeviennent silencieux, peut-être parce qu’ils sentent que la journée se termine. En passant devant la rue Victor Hugo, Paul serre un peu plus la main de Béatrice et lui demande d’une voix timide :
- Veux-tu venir un moment chez moi ?
Béatrice s’arrête, se tourne vers lui avec un regard ému et triste. Et malgré son cœur qui bat fort, elle fait un léger signe négatif de la tête.
- Non Paul, pas ce soir. Tu m’as fait passer une excellente soirée. Je pense, enfin j’espère que nous allons nous revoir. En rentrant je te promets de te faire une lettre et j’espère bien que tu me répondras. Aujourd’hui je suis troublée, je ne sais pas de quoi seront fait les jours et mois à venir. Sois gentil, reconduis-moi chez mes cousins. Demain je prends le train de 10 heures.
Main dans la main ils rejoignent la voiture et quelques minutes plus tard il dépose Béatrice devant son hébergement. Paul descend pour l’accompagner devant la porte. Au moment de l’au revoir ils se font une bise sonore sur la joue, puis une deuxième qui dérape un peu sur la commissure des lèvres. Béatrice prend le visage de Paul entre ses mains et pose un gentil baiser sur sa bouche. Une fraction de seconde, le temps reste suspendu.
- Je sais que nous reverrons bientôt lui dit Paul. Fait un bon voyage.
Rentré chez lui Paul ne sait plus quoi penser. Est-il dans un rêve ou dans la réalité. Est-ce un bonheur qui frappe à sa porte ? Sera-t-il capable de bien l’accueillir ? Il reste éveillé toute la nuit.
Peu avant 10 heures, Béatrice se prépare à monter dans le train quittant à regret la ville de son enfance, mais surtout Paul qu’elle avait retrouvé. Et dans la centaine de personnes qui attendent sur le quai elle le reconnait. Paul est là. Il court vers elle, la prend dans ses bras, la soulève, comme s’ils avaient vingt ans.
- Je ne voulais pas que tu partes sans t’avoir revue, sans t’avoir encore embrassée.
Ce dernier baiser est sans ambigüité, ce n’est pas seulement un baiser d’au revoir, mais sûrement un baiser d’amour tendre qui recommence.
Promenade solitaire
Posé sur la chaise qui lui sert de table de nuit, le radioréveil marque 6 heures 47 de ses digits vert acide. Paul constate l’heure et se dit qu’il a encore le temps à rester au chaud sous sa grosse couverture écossaise. Couché sur son large dos, les mains sous la tête, il essaye de se composer un programme pour la journée. Impossible, rien ne lui vient à l’esprit et cela l’ennuie profondément.
Depuis trois semaines, tous les matins il souffre de cette expérience de l’ennui. Que faire aujourd’hui ? La question reste désespérément vide, sans réponse. Sa vie est vide de sens, son cerveau vide de projets. Il se sent sans forces physiques, vidé de toute énergie. Lui que l’on caractérisait comme un homme dynamique, expérimenté, cordial dans ses relations se retrouve seul, face à lui-même dans ce matin terne
Bien sûr il connaît l’origine de son mal être, l’origine de ces vides. Exactement trois semaines plutôt. C’était un vendredi, il allait être 10 heures et demie. Il était assis devant son petit bureau, travaillant et remettant en forme les comptes fournisseurs pour la petite entreprise qui l’employait depuis longtemps. Bien qu’un peu voilé, le soleil apportait une lumière fraiche par les fenêtres du bureau exposées au sud. Un instant auparavant, il avait plaisanté avec ses collègues. Calembours et blagues de potaches qui donnent un pétillement de bonheur dans la rigueur du travail quotidien.
Habituellement gai et décontracté, ce matin là Monsieur Charles entra dans le bureau l’air tendu et préoccupé. Cependant il salua chacun personnellement, comme à l’accoutumée, et se tournant vers Paul lui dit de venir le rejoindre dans son bureau. Monsieur Charles, quarante ans et brillant lauréat d’une école de gestion réputée est le Directeur Adjoint de Monsieur Henri son père qui a créé l’entreprise dans le quartier de Gerland il y a une trentaine d’années. Bientôt, Monsieur Charles prendra à lui seul les rênes de l’entreprise puisque son père, avec sa santé fragile, envisage de prendre sa retraite à la fin du prochain été. Paul ne fut pas surpris de l’invitation car il était fréquent que Monsieur Charles lui demande de venir préciser un état particulier des comptes de la société. Ses questions étaient vives, précises et toujours empreinte d’une grande cordialité.
Lorsque Paul se présenta à la porte du bureau de Monsieur Charles ce matin là, il fit comme à son habitude un léger détour pour faire une bise amicale à Élisabeth la secrétaire qui, comme lui, était là pratiquement depuis la création de l’entreprise. Comme à son habitude, elle était vêtue avec élégance. Chemisier de soie rouge orangée avec une jupe mi-longue en satin noir. Un rang de perles autour du cou et Paul remarqua le dessin complexe de la broche qui fermait l’échancrure du vêtement. Il frappa discrètement, et lorsqu’il entendit « entrez ! » Il poussa la porte qu’il referma soigneusement. Monsieur Charles marchait dans la pièce large et lumineuse et rejoignit son fauteuil de cuir noir en invitant Paul à prendre un siège. Dois-je apporter un dossier particulier demanda Paul avant de s’asseoir. Non, inutile répondit Charles succinctement.
Monsieur Charles se racla la gorge, et les premiers sons qu’il émit furent pour dire : « ce que j’ai à dire n’est vraiment pas facile » Paul fut stupéfait du propos et ressenti un frémissement d’inquiétude. Les mains à plat sur son bureau vide de tout document, excepté un mince dossier bleu, la voix plus sourde que d’habitude, il dit à Paul en le regardant dans les yeux :
- Comme chacun d’entre nous, vous savez que le mois dernier nous avons perdu notre principal client.
Paul acquiesça pour signifier qu’il connaissait bien ce dossier. Avec mon père, reprit Monsieur Charles, nous avons analysé la situation de l’entreprise. Nous ne voyons pas de lueur d’espoir de reconquérir ce client ou d’en conquérir un nouveau, équivalent en chiffre d’affaire pour remplacer celui perdu. Nous sommes inquiets, très inquiets. Aussi nous sommes obligés de réagir dans l’urgence, sinon c’est tout l’équilibre de l’entreprise qui sera compromis. Enfin, depuis hier au soir, nous avons décidé de réduire les effectifs de l’entreprise de dix personnes, et Paul, je suis désolé, mais vous êtes dans cette liste. Voilà. Monsieur Charles eu l’air de soupirer à la fin de la phrase tant il avait eu du mal à émettre ces propos.
Paul mit quelques secondes avant de comprendre qu’il était lui-même le sujet de la conversation. Il put juste émettre :
- Je suis licencié alors… Accompagnant un mouvement de tête, Monsieur Charles émit juste un oui plaintif en laissant une place au silence.
- Je ne comprends pas en quoi j’ai démérité demanda Paul.
- En rien répondit son supérieur hiérarchique, en rien. Mais la comptabilité fournisseur va être rattachée à la comptabilité générale sous la responsabilité de ma sœur. Charles plaqua son dos contre le fauteuil et, comme si le plus difficile était fait, il expliqua :
- Vous n’avez pas démérité Paul. Vous avez toujours été un bon employé, tant avec mon père qu’avec moi-même. Mais voilà, diriger une entreprise impose parfois des décisions difficiles. Paul, nous vous prouverons notre estime en faisant en sorte que les conséquences de ce licenciement soient les moins lourdes possibles, en particulier sur votre revenu dans les prochains mois. Il est bien entendu que vous n’êtes pas tenu de faire le préavis conventionnel… La suite des paroles de Monsieur Charles s’estompèrent dans les brumes du cerveau de Paul. C’est fini se dit-il dans un mélange d’angoisse de colère et d’impuissance. Il entendit encore des mots qui lui disaient de voir avec Élisabeth les modalités pratiques de son départ. Il se leva en même temps que Charles qui lui tendit une main qui se voulait amicale. Il la serra sans forces plus par habitude que par sincérité. Il comprenait globalement la décision de la Direction de diminuer les effectifs. Il ne comprenait pas pourquoi Lui était dans cette diminution. Des ondes tournaient dans sa tête, limitant sa capacité de réflexion objective.
Il sortit du bureau la tête rentrée dans les épaules, eu un sourire triste en regardant Élisabeth : Alors c’est toi qui va m’assister lui dit-il. Oui je vais essayer de te simplifier les choses de mon mieux lui répondit-elle d’un air navré.
- Tu sais je ne suis au courant que depuis ce matin.
- T’en fais pas, je m’en sortirai lui dit-il en regagnant son bureau.
À son entrée ses quatre collègues levèrent à peine la tête. Paul s’arrêta un instant sur le pas de la porte, les regardant avec intensité comme s’il voulait graver une photo dans sa mémoire. Il dit d’une voix neutre :
- Je suis viré. Comme mus par des ressorts automatisés les quatre têtes se levèrent, les yeux ronds, les bouches restèrent ouvertes sur une syllabe non émise. Seul André de deux ans son ainé parvint à articuler :
- Comment ?
Calmement, malgré les spasmes qui lui parcourraient le corps, Paul regagna sa place. Il raconta fidèlement le bref entretien avec Monsieur Charles, sans faire de commentaires superflus. Il conclut en disant :
- Je ne sais pas qui sont les neuf autres. À cet instant, chacun de ses interlocuteurs pris conscience de sa propre fragilité. Une moue inquiète se dessina sur leur bouche et leur esprit se mit à vagabonder… Et si c’était moi dans les neuf ! Chacun avec son tempérament voulu dire à Paul des mots de réconfort. Compétence, gentil collègue, dévouement. L’un d’entre eux proposa même de prendre contact avec le syndicat. À un moment André qui voulait lui dire son affection fit un lapsus et parla de lui à l’imparfait. L’usage de ce temps fit sursauter Paul. Il se sentit effondré ruiné, inutile. Puis, sans participer aux commentaires, il se leva, récupéra dans un coin de la salle un carton vide, le posa sur son bureau, ouvrit son tiroir et mit dans le carton tout ce qui pouvait être assimilé à des objets personnels. Il joignit au contenu la nouvelle calculatrice qui lui avait été fournie il y avait à peine deux mois. Le carton soigneusement refermé, il prit sans soins particuliers tous les documents en vrac sur son bureau et les empila dans le dossier ouvert le matin même. Sur la couverture du dossier il posa une simple étiquette auto collante avec la mention : « Travail non terminé – Paul ». Sur l’écran de son ordinateur, il cliqua sur la case –Quitter-, à la requête de la machine : « Voulez-vous enregistrer votre travail ? », il cliqua : Non. L’écran s’éteignit. Sans précipitation, il enfila sa veste, fit tourner son écharpe autour du cou et alla vers chacun de ses collègues pour leur dire : Bonne chance en leur serrant la main.
- J’espère qu’on se reverra. Lui dit gentiment la plus jeune de ses collègues. Il sourit.
Il prit le long couloir sans regarder personne et rejoignit sa voiture stationnée dans la cour. Il remarqua le rideau qui se tirait à la fenêtre du bureau d’Élisabeth. La main féminine faisait une vague triste en signe d’amitié. De Gerland à son domicile le trajet fut court. Il conduisait comme un automate, et il se retrouva bientôt assis dans sa cuisine, seul, triste.
Trois semaines déjà. Trois semaines d’inactivité totale. Le journal, la télévision, et regardé de son balcon, le paysage morne de cette fin d’hiver sur la rue Victor Hugo et sur une petite partie de la place Bellecour. Rien de consistant, il n’avait rencontré aucun ami pendant cette période. Seule une visite à l’entreprise, un matin, pour régler le détail de son dossier avec Élisabeth. Ils avaient parlé de cela comme s’ils parlaient d’une tierce personne, sans emphase, efficacement. Il sentit Élisabeth triste de faire cette besogne.
Bien sûr les conditions financières de départ ont été plutôt très favorables. Monsieur Charles et surtout Monsieur Henri avaient su se montrer généreux et étaient allés bien au-delà des strictes conventions en matière de licenciement. Était-ce à la mesure de leur estime, pour reprendre leurs propos ou seulement pour se donner bonne conscience, qu’importe. Il n’avait pas de soucis d’argent pour les mois à venir. Mais la blessure était là silencieuse, perfide, profonde.
Il regarde ce qui lui semble être une trace grise sur le plafond. Il se focalise un instant dessus puis l’oublie. Il se dit que travail ou pas travail, son horloge interne est bien réglée, puisqu’il se réveille tous les jours à la même heure. Mais pourquoi faire. Cette question devient lancinante et cela l’énerve encore plus que les autres jours. Assis, il se laisse basculer du lit. Ses pieds tombent juste sur ses pantoufles et il s’amuse de cette précision. Il entreprend alors ce qu’il appelle son circuit. Salle de bain pour se donner un coup de brosse dans ses cheveux, enfin ce qu’il en reste ! Toilettes, cuisine. Pendant que l’eau chauffe, il prépare son sachet de thé rouge qu’il boira avec un peu de lait. Ses cachets contre l’hypertension dans un peu de jus d’orange. Deux tartines de confiture qu’il fait lui-même avec les fruits qu’il va ramasser chez un producteur sur les bords du Rhône. Son yaourt, uniquement en pot de verre, son petit luxe. Ce qui ne lui prenait que quelques minutes il y a trois semaines, l’occupe près de trois quart d’heure aujourd’hui. C’est vrai qu’il prend maintenant le temps de lire de manière très détaillée « Le Point » de la semaine.
Aujourd’hui il se sent en colère. En colère contre lui-même. Bon, d’accord il lui est arrivé une sale tuile sur le coin de la tête. Bon, d’accord il n’a pas mérité cela. Bon, d’accord il a le droit d’être triste. Mais enfin s’il continue il est parti pour se formater une bonne dépression. C’est en finissant son yaourt qu’il pense en souriant qu’il y a une chose qu’il a aujourd’hui et qu’il n’avait pas il y a quelques semaines, c’est la liberté, la liberté de bouger comme il en a envie. Et ça il n’y avait que les périodes de congés payés où il avait le sentiment temporaire d’être libre de son temps. Durand toute cette période de flottement, il a passé son temps dans son appartement du 5 de la rue Victor Hugo, 6ème étage gauche. De sa fenêtre de cuisine il regarda le ciel. Certes nous sommes encore en hiver, la température est fraîche, mais malgré quelques nuages le ciel donne de bonnes traces de bleu, enfin suffisamment pour lui donner envie de sortir. Voilà, se dit-il, c’est décidé, aujourd’hui c’est balade. Sans précipitation, il se dirige vers la salle de bain, prend une douche bien chaude comme il aime, se rase de près. - Tiens cela fait bien trois jours que je n’avais pas utilisé mon rasoir. Il se choisit avec soin des vêtements propres chauds et confortables et vers 9 heures il est prêt à partir. Il vérifie que le répondeur téléphonique est en position marche. Cela n’est d’ailleurs pas essentiel car peu de personnes l’appellent. Dans la rue les boutiques sont en train de mettre en route leur journée. Des cartons que l’on passe d’une camionnette au magasin, un coup de balai devant la porte, les petits gestes du quotidien. Il rejoint les pavé disjoints de la rue François Dauphin et décide de commencer la journée par un petit café au bistrot « le Bienfait » il échange quelques mots avec Didier le patron toujours souriant de ce petit bouchon. Plusieurs fois il est venu ici pour prendre un repas les jours de manque d’inspiration culinaire. La cuisine y est simple, copieuse et délicieuse. Comme tous les jours, un tableau noir sur le trottoir indique le menu du jour. Aujourd’hui c’est tête de veau ravigote ou lapin chasseur. Il sent ses papilles s’exciter dans sa bouche et cela contribue à sa bonne humeur. Il a été et reste un fin gourmet de toutes ces Lyonnaiseries gastronomiques. Il règle son café et quitte Didier d’une poignée de main qui lui souhaite bonne journée. Il rejoint la rue Auguste Comte, philosophe du positivisme, car il aime bien cette rue souvent un peu sombre. Il a plaisir à regarder les vitrines des marchands d’art, tableaux ou meubles. Il s’arrête de ci de là pour le plaisir des yeux. Rue des remparts d’Ainay il entre dans un des plus vieux quartiers de Lyon. Puis face à la basilique Saint Martin, il s’assoie sur un banc en appréciant l’architecture comme un touriste découvrant une nouvelle ville. Peu de circulation dans le quartier, les gens vont et viennent pour faire les courses du jour. Il regarde de plus près la basilique pour en remarquer quelques détails et se demande s’il a un Saint protecteur des chômeurs. La plupart des métiers ont leur saint de tutelle, mais pas les chômeurs. Malgré son athéisme bien établi il trouve cela injuste. Pourquoi ce ne serait pas Saint Urbain ? La proposition le fait rire un instant en pensant au jeu de mot stupide qu’il vient d’imaginer. Une femme âgée poussant son caddie, se retourne en regardant cet homme rire tout seul dans la fraicheur matinale.
Une autre femme, plus jeune entre dans la basilique. Que va-t-elle faire ? Prier ? Pourquoi faire ? Il repense qu’il devait avoir entre trente et quarante ans lorsque son athéisme s’est établi de manière définitive. Enfant, sa mère l’avait enrôlé avec l’aide des bonnes sœurs pour qu’il soit enfant de chœur. À cette époque ils habitaient un petit appartement dans le quartier du Bachut dans le huitième arrondissement, et la règle, c’était la messe le dimanche. Il se rendait à l’office par discipline mais sans convictions. À l’adolescence, tous les dimanches matin il devait se trouver une bonne raison pour éviter la corvée. Sport avec des amis ou devoirs à faire, il utilisa grandement sa créativité pour argumenter ses absences. Il refit un passage par l’église du quartier le jour de son mariage avec Claudine. Ce choix se fit plus par convention que par conviction. Et puis cela fait plaisir à la famille. Et puis cela fait une plus belle cérémonie. Et puis, et puis. Il ne retourna dans des églises qu’avec un statut touristique ou pour accompagner un ami dans son dernier voyage. Son athéisme s’est construit sur la base de la question : À quoi ça sert de croire en Dieu ? Il n’avait et il n’a toujours pas de réponses claires à cette question. Serait-il meilleur, plus généreux, plus attentif aux autres en s’adonnant aux dogmes. Non. Il respecte la plupart des commandements non pas parce que ce sont des règles divines, mais tout simplement parce que ces règles font partie de sa propre éthique. En souriant il pense au péché de gourmandise. Quel ridicule de considérer cette grande qualité humaine comme un péché. Un gourmand est avant tout quelqu’un qui aime. Est-ce un péché que d’aimer ? Il repense à ses lectures attentives de la presse qu’il a pu avoir ces derniers jours. Combien de conflits dans le monde existent pour des variations de croyances divines. Dans quel camp se trouve Dieu ? Dans celui des politiques qui organisent les guerres, ou bien dans celui des victimes qui restent étendues dans une mort infâme le long des chemins ? Dieu est-il lui-même un assassin ou tient-il seulement la main du tueur. En fait, son athéisme s’est durci, renforcé en regardant vivre au quotidien ceux qui croient en un dieu. Parce que leurs croyances n’apportaient rien à leur comportement d’humain. Même une sœur Emmanuelle puisait sa conviction dans son attachement aux personnes beaucoup plus que dans sa croyance en Dieu.
En se levant il regarde une fois encore la basilique et se dit : Sacré Saint Martin tu m’entraine vers des réflexions bien profondes ce matin. Tu as été un fameux apôtre des Gaules et ce n’est pas parce que tu es dans sa capitale que je vais changer d’avis. Il reprend son chemin vers la Saône en croisant une voisine qui marche d’un pas rapide en tenant son fils par la main. Ils se sourient en se faisant un simple signe de courtoisie de la tête. En passant sous la voûte d’Ainay il revoit le restaurant Abel, là où il venait parfois avec des fournisseurs de l’entreprise. Cela lui remet en tête sa situation de chômeur, mais il chasse rapidement cette idée triste en traversant le quai du Maréchal Joffre. Une pente douce l’amène sur les bords de la Saône. Elle a fini ses caprices d’automne et coule maintenant très sagement en poussant ses eaux vertes vers la Mulatière. Il s’assoie sur un banc de pierre et regarde passer l’eau. La température est toujours fraiche, le soleil est pâle, voilé, comme lointain. L’endroit est calme, serein, quelques saules ornent le bord étroit de la rivière.
Il se souvient qu’il était venu à ce même endroit l’été dernier. C’était un magnifique samedi plein de soleil. Assi sur le même banc il avait vu un petit bateau bleu et blanc accosté à l’ombre des saules. Il portait le nom de Baladin et avait une ligne élégante. La partie arrière était largement ouverte et, à bord, deux couples discutaient et riaient en dressant la table. Il se souvint de la bouteille d’anisette posée à coté d’une bouteille d’eau fraiche. Ils semblaient heureux de leur promenade sur l’eau. Un homme petit et un peu rond préparait la cuisine, c’était peut-être lui le capitaine du navire. Il avait eu envie d’aller les rejoindre pour partager leur moment de plaisir. Il repense à cette envie qu’il avait eu ce jour là de s’acheter un petit bateau dans le style de ce Baladin et de partir se promener au fil de l’eau sur les rivières et les canaux. Il avait vu lors de ses interminables séjours devant la télévision les jours précédents, un reportage sur la navigation à bord d’un bateau loué sur le canal du Midi. Le reportage se passait entre Carcassonne et Castelnaudary et les paysages étaient absolument merveilleux de douceur du fil de l’eau sous sa double rangée de platanes alignés comme pour une parade. Après tout le passage des écluses ne paraissait pas si compliqué. Ce projet s’avérait difficile à concrétiser avec son travail, mais maintenant… S’il ne trouve pas de boulot d’ici les vacances, le projet peut devenir possible. Il fut content de cette pensée positive. Il reprend sa marche le long de l’eau, passe sous l’arche de la passerelle Saint Georges. C’est un vrai bonheur que de regarder la colline de Fourvière grimper vers la basilique. Certaines maisons sur le quai opposé sont surmontées d’une bulle de verre et il imagine la beauté de ces pièces pleines de lumière avec une vue imprenable sur les toits du quartier. Un bâtiment se fait particulièrement remarquer. Il s’agit d’un immeuble des cinq étages, de style renaissance, flanqué de deux tours carrées. La décoration des balcons est imposante et d’une grande élégance. Il se dit que c’est l’accumulation de ces détails architecturaux qui font la beauté de cette ville.
Il flâne plus qu’il ne marche, il pense à la beauté du décor qu’il a devant les yeux. Il pense à lui, à sa vie. À sa vie d’homme seul en début de cinquantaine et aujourd’hui sans travail. Il ne roule pas sur l’or comme on dit, mais garde une petite aisance financière. Là n’est pas le problème. Sa solitude, il la vit plutôt bien. Cela lui donne de larges degrés de liberté de faire ce qu’il veut quand il veut, comme il veut. Non cette solitude du quotidien n’est pas très pesante, c’est une question d’organisation. Ce qui lui manque, ce qu’il souhaite, ce serait d’avoir plus d’amis. Pas de ces amis – collègues de travail avec qui on passe un moment de temps en temps, comme Joseph le chef d’atelier avec qui il partage un restaurant parfois en fin de semaine. Non, ce qu’il voudrait ce sont des amis avec qui il puisse partager des moments de réflexion, des échanges d’idées sans jugements, pouvoir exprimer ses croyances profondes et les comparer à celles de l’autre. Il y a longtemps il avait eu des amis comme cela. Deux couples d’amis. Les deux hommes et lui étaient camarades d’école, lorsqu’ils préparaient ensemble leur diplôme de comptabilité. Les trois couples avaient passé de nombreuses soirées et chaque couple tentait de préparer le repas idéal lorsqu’il invitait les deux autres. Mais cela faisait maintenant beaucoup de mois qu’il n’avait pas eu de leurs nouvelles.
En fait les relations ce sont distendues lorsque son couple est parti à vau-l’eau. Il y a cinq ans de cela quand Claudine est partie. Les amis, les couples d’amis étaient les amis du couple. Plus de couple, plus d’amis. L’équation est un peu simpliste certes, mais est globalement vraie. Claudine, son visage lui revint en mémoire. Ils étaient passés souvent en se promenant la main dans la main le long de la Saône, puis comme l’eau de la rivière le temps s’en était allé, vite, inexorablement. De ces années de mariage ils ont eu deux garçons, François et Charles. Tous les deux sont aujourd’hui mariés et installés, l’un à Marseille, l’autre à Londres. Eux non plus il ne les voit pas souvent. Parfois quand, lors d’un voyage, ils traversent Lyon, ils passent quelques heures avec lui. Il attend avec impatience le jour ou ils viendront lui dire qu’il est grand-père. Pour voir, pour tenir le bébé, le voir se développer, le voir grandir. Peut-être tout simplement pour avoir quelqu’un qui l’appelle : Pépé.
Claudine, il se souvient de leur complicité dans les premières années de leur mariage. Au bout de deux ans François est né, puis deux ans plus tard Charles a pointé sa frimousse toute ronde. Avec Claudine c’était toujours une belle entente intellectuelle. Ils avaient une formation équivalente, une culture semblable, un même regard sur la vie. Il se souvient en regardant l’eau filer de leurs éclats de rire ; de ces moments d’intimité fragiles et précieux. Il se souvient de ces moments qu’ils appelaient leur calinades, moments d’échanges tendres de caresses et de baisers. Ils faisaient longuement l’amour, attaché au plaisir de l’autre plus qu’à leurs propres sensations. Il aimait la regarder dénudée, couchée en travers du lit, ses seins lourds, ses hanches larges après les deux grossesses. Lui appréciait plus particulièrement les calinades du matin, celles du dimanche où ils pouvaient prendre leur temps. Un jour, François les avait surpris en disant :
- Tu fais quoi Papa et Maman ?
La couverture vite retirée, ils étaient partis tous les trois d’un grand éclat de rire. François se souvient toujours de cet incident.
Puis le temps a passé, vite. Les enfants, la gestion de l’appartement. Chacun un métier prenant, lui rentrant souvent tard le soir pour terminer un dossier pour Monsieur Henri. Leur vision de la vie a évoluée différemment, créant des zones de conflits souvent mal gérés. Ni lui ni elle ne ressentait le même besoin de tendresse, ils s’étaient endurcis. Les calinades s’estompèrent et au détour d’un voyage où il y en eu une dernière, très insatisfaisante, elles tombèrent dans l’oubli. Cet oubli frigorifique où l’on oublie même que l’on a été heureux. Les accrochages ont été plus fréquents, pour des broutilles sans intérêt, le langage n’a pas été bien maîtrisé. Les mots dépassant la pensée créaient des blessures sans guérison. Il ne se sent pas particulièrement coupable des cette vie de confrontation, mais cela le rend profondément morose, triste. Il conçoit, qu’ils ont été particulièrement stupides de se laisser embarquer dans ce type de relation et surtout de n’avoir eu ni la force, ni la volonté d’inverser la situation.
Un soir, un vendredi, alors qu’il rentrait de l’entreprise, il vit la grosse valise dans l’entrée. Claudine avait son manteau, elle l’attendait. Elle lui dit simplement d’une voix calme, mal assurée :
- C’est fini, je men vais.
Elle ajouta en prenant ferment la poignée de la valise :
- Je reviendrai dans quinze jours pour les papiers du divorce.
Tout était allé très vite, le juge, les papiers, le divorce, le partage et puis la solitude. François et surtout Charles avaient très mal vécu cette situation. Il est vrai que tant que faire ce peut, ils avaient été tenus à l’écart des divergences. Il avait gardé l’appartement de la rue Victor Hugo, elle était partie s’installé dans un village au nord de Villefranche sur Saône. L’appartement, confortable pour quatre, est aujourd’hui bien grand pour lui. Mais malgré l’absence il y est bien. Il pense que Claudine a retrouvé du travail dans la région, il sait qu’elle vit seule, mais n’a presque plus de nouvelles. Il l’espère heureuse.
Comment se comporteraient-ils s’ils se retrouvaient face à face aujourd’hui ? Avec le temps les haines et les rancœurs se sont amoindries. Tourneraient-ils la tête pour échapper au regard de l’autre ? Se prendraient-ils dans les bras en oubliant les épisodes tristes de leur histoire ? Se serreraient-ils la main comme deux étrangers ? Il y a un an environ, il avait fait un rêve : ils se retrouvaient, par hasard, dans un coin comme celui là, au bord de la rivière. En prononçant seulement le prénom de l’autre, ils s’étaient pris dans les bras serrés avec douceur, l’un serrant l’autre comme pour ne plus le laisser s’échapper. En se réveillant, il s’aperçut que ce n’était que son oreiller qui était serré dans ses bras. Longtemps cette nuit là il eu les yeux humides. Cette pensée à Claudine le trouble un peu mais aussi lui fait du bien. Il est habitué maintenant à sa solitude, mais dans le fond il lui reste un petit morceau d’amour pour elle.
Il arrive maintenant vers l’embarcadère des bateaux à passagers, le quai est vide. Sur une pierre posée là deux amoureux se bécotent en se faisant des promesses d’un avenir merveilleux. Un vieux monsieur passe en promenant au bout de la laisse un chien noir. Encore un solitaire pense-t-il ! Le chien tire sur sa laisse et le vieux monsieur semble courir derrière l’animal. Il remonte sur le quai pour prendre la passerelle du Palais de Justice. Au milieu il s’arrête pour regarder passer une péniche. Le bateau passe, glissant en silence. D’où vient-il, où va-t-il, qu’importe, il file vers son aventure. Derrière le Palais de Justice il prend un bout de la rue Saint Jean pour rejoindre la place de la cathédrale. Il aime cette petite rue ancienne. En cette saison, il y a encore peu de monde et les restaurants n’ont pas encore ouvert leur terrasse. Sur la place deux cars de touristes sont en stationnement. L’un d’eux déverse son chargement de Japonais. Ils parlent vite sur une tonalité très aigüe. À peine posé le pied sur le trottoir ils commencent à déclencher leur appareil photo. Paul éclate franchement de rire en voyant cet archétype de touriste. Sûr qu’ils diront avoir visité Lyon après avoir passé deux heures dans la ville !
Avec Claudine ils n’ont jamais fait beaucoup de tourisme. Une année ils étaient partis à Venise. Les enfants étaient restés la semaine chez la mère de Claudine. Il se souvient de son émerveillement pendant ce voyage. Tant de choses à voir. Ils avaient pris leur temps pour déguster, comme un sorbet convoité, les musées, les églises, les rues, les paysages de la lagune. Ce qui l’avait frappé c’est la petitesse des rues. Avec Claudine il jouaient à se perdre. Ils tournaient à gauche, à droite de manière aléatoire et incertaine. Quand ils ne savaient vraiment plus à quel endroit de la ville ils se trouvaient, alors seulement ils sortaient leur plan, et tel deux explorateurs, essayaient de retrouver leur route pour rejoindre l’hôtel. Ils arrivaient harassés, mais une calinade de fin d’après-midi les remettait en forme pour rejoindre un restaurant de spécialités italiennes et vénitiennes et, plus tard, une promenade de soirée plus tranquille apportait sa conclusion harmonieuse de cette journée de vacances.
Il accélère son pas pour entrer avant les Japonais dans la cathédrale. Lui l’athée il aime l’atmosphère des lieux de culte. La douceur des lumières, le silence feutré, et s’il ne partage pas les pensées de ceux qui sont là pour prier, il partage sans doutes leur sens du recueillement. Il regarde encore une fois cette fantastique architecture. Combien d’heures de travail, combien d’énergies ont été nécessaire pour élaborer un tel chef d’œuvre. Son athéisme critique lui revient à l’esprit. Alors que la représentation de Dieu sur terre s’est manifestée par une naissance dans une étable, pourquoi faut-il que les catholiques aient ressenti la nécessité de perpétuer leur culte dans des endroits aussi grandioses. Pourquoi n’ont-ils pas, tout au contraire, construit de petites étables avec de petites crèches pour commémorer la naissance de leur idole. Ces cathédrales ne sont pas cohérentes avec le type de pensée qu’elles sont censées représenter. À l’arrière de l’édifice il prend le temps de s’asseoir sur une chaise pour regarder. Sur un panneau, des affiches vantent les bienfaits de la croyance divine. L’un d’eux affirme : « Avec Dieu pour l’éternité ».
Il sourit à la lecture du mot éternité. Souvent il avait réfléchi au sens de ce mot. Au sens humain de ce mot. Était-ce un slogan marketing pour attirer les quidams vers l’église ? Venez croire en mon Dieu et vous serez éternels ! Inscriptions gratuites ! Bien sûr il ne se sent pas gentil d’avoir de telles pensées pour les catholiques, mais il y a du vrai. Pourquoi n’y a-t-il pas une liberté totale sur la manière de croire en un Dieu, sur le comment exprimer et dire sa foi. Pourquoi faut-il que des dogmes le plus souvent imbéciles viennent créer des obligations stériles ou infamantes. Ironiquement il se pose la question : c’est quoi l’éternité pour moi ? Lorsque je serai mort, mes fils penseront encore à moi. Ainsi j’existerai toujours dans leur pensée. Ce sera une première étape d’éternité. Ensuite, s’ils me font des petits enfants, ces derniers auront, peut-être, parfois une pensée pour leur Pépé. Deuxième étape. Si, échappant à une vente de brocante, un de mes objet personnel reste dans la famille, et si un descendant a le sens de la généalogie, il y aura encore quelqu’un qui dira Paul a existé à telle époque. Mais après ? Finalement Paul pense que pour lui l’éternité est bien limitée. Ce n’est qu’une petite éternité à durée déterminée. D’autres ont plus de chance leur éternité est beaucoup plus longue. Tiens, Victor Hugo qui a son nom sur une plaque à chaque intersection de ma rue se dit-il, a beaucoup plus de chance. Lui il est parti pour une grande éternité. Il faut dire qu’il a fait un sacré boulot politique ou romanesque, c’est bien mérité ! Il fait encore un tour dans ce lieu de culte, s’arrête un instant devant la vielle horloge, puis retrouve la place.
Il la traverse et marche d’un pas allègre jusqu’à l’entrée du jardin du Rosaire et là il entame une montée sportive vers la protectrice de la ville. Le jardin est pentu, les escaliers sont raides, mais il sent que cet effort lui fait du bien. Les pauses du chemin, si à l’origine étaient dédiées à la prière, sont les bienvenues pour que les incroyants qui y retrouvent leur souffle. En haut le panorama est la récompense de l’effort. Il le connaît bien, mais se régale toujours de le retrouver. Il n’entre pas dans la basilique. Il ne l’aime pas. Trop complexe, trop chargée, trop orgueilleuse. D’ailleurs, vue de l’esplanade elle ressemble à un éléphant couché sur le dos. Avec un mauvais accent un anglais lui demande :
- Quelle est cette tour que l’on aperçoit ?
Alors en s’amusant de son anglais de pacotille, il lui explique le quartier de la Part Dieu, le parc de la Tête d’Or, la Croix Rousse, le Rhône, la Saône, lui donne quelques commentaires sur le panorama. L’anglais est ravi, son épouse s’est approchée pour bénéficier des explications. À la question de Paul:
- And you, where are-you from ?
L’anglais lui répond:
- From Coventry
Paul qui n’a que de très vagues souvenirs de la géographie anglaise, situe cette ville vaguement entre Londres et Manchester. Un salut de la main, un bye bye et il laisse le couple d’anglais comparer le paysage au contenu de leur carte et de leurs guides. Les regardant ainsi affairés il se demande si cet après-midi ils vont jouer à se perdre dans les traboules de Saint Jean ou de la Croix Rousse. Ce serait amusant. D’un pas rapide il traverse maintenant le parvis de la basilique. Il a un objectif précis : le restaurant panoramique et un bon repas.
Compte tenu de la saison, la salle n’est pas pleine et il trouve facilement une place avec vue. Une jeune femme l’accueille avec un grand sourire, lui demande s’il attend quelqu’un. À la réponse négative, elle lui propose la carte en lui précisant que le plat du jour c’est le sauté de veau aux morilles. Comme il se sent riche de son temps, il le prend pour lire avec une attention de notaire le détail de tout le menu. À chaque ligne il imagine la recette, la petite astuce de cuisson. Il hésite, s’arrête un moment sur la ligne –Tête de veau- Il adore ça ! Finalement il se compose un menu avec des choses simples. Il commande à la jeune femme, revenue avec son carnet, une salade d’endive aux gésiers et aux lardons suivie d’un tablier de sapeur. Il est aussi gourmand de ce morceau de tripe panée juste cuit à la poêle. La serveuse le remercie pour sa commande et part donner les ordres en cuisine. Pendant la préparation, il pense à lui, à sa situation, à son escapade bienfaisante. Il se dit qu’il va profiter de son temps libre pour revisiter Lyon, pour reconquérir sa ville. Il pense aussi à ses collègues, qui, à l’heure qu’il est doivent manger le plat du jour chez Marcel le bistrot à coté de l’entreprise. Il n’a même plus de nostalgie. À quelques mètres de là un couple bavarde en se faisant de grands sourires le bout des doigts enlacés. Ils semblent seuls dans l’établissement, comme sur un nuage. Leur bonheur rayonne de chaleur et de joie partagée. La serveuse lui apporte un pot de Beaujolais en même temps que la salade. Elle est vêtue d’un chemisier blanc largement décolleté et il ne peut empêcher son regard de s’égarer un court instant. Avant de commencer le repas il se sert un verre bien rempli qu’il déguste à petite goulées. Le vin est bon, et dans une certaine mesure, il sent que l’alcool lui fait du bien. Il ne boit pas pour oublier, seulement pour le plaisir. Il n’oublie rien de ce qui s’est passé de bon et de mauvais dans sa vie, il accepte les choses telles qu’elles sont, sans se plaindre, sans regrets, sans remords. Il a parfois eu de belles réussites, parfois il s’est trompé de route, c’est sa vie, il la prend dans son ensemble.
Il se régale avec la salade d’endives, elle est juste croquante. Il faut dire que l’assiette est particulièrement bien présentée. Il est très sensible à la qualité de la présentation d’un plat. Un jour il expliquait à ses collègues que l’on doit manger avec ses cinq sens. Le goût bien sûr qui doit apporter une exaltation aux papilles. Mais pour que le goût soit bien excité il faut une bonne odeur franche et parfaite qui par les narines monte au cerveau. Le cerveau se nourrit aussi de la vue d’un plat avec des aliments aux formes et aux couleurs harmonieuses. Qui n’a pas caressé une tranche de pain ne peut pas en apprécier la douceur de la mie et la rudesse de la croûte. Et le bruit de cette feuille d’endive qui craque sous sa dent. C’est cela savoir bien manger. Il mange lentement comme si ce repas devait être le dernier. Il ne reste rien dans son assiette, et même il éponge une dernière goutte avec un morceau de pain pour ne pas perdre le goût de ce vinaigre balsamique avec lequel le cuisinier a fait revenir les gésiers. La serveuse récupère son assiette et avec un large sourire lui demande :
- Vous avez aimé ?
Oh oui, c’était délicieux répondit-il avec un regard pas trop appuyé sur la belle silhouette . Il se ressert un verre de beaujolais pour conclure ce premier round de son repas. Elle revient un peu trop rapidement à son goût pour lui servir un tablier de sapeur éloquent. Juste grand comme une main. Une main de gros travailleur, bien sûr ! Alors là c’est somptueux. Une merveilleuse texture, comme un nid d’abeille, une odeur juste un peu excitante, sous la dent une douceur un peu âpre, un délice. Accompagné de quelques légumes cuits à la vapeur pour ne pas troubler l’harmonie du goût, il continue le repas dans une grande alacrité en faisant quelques pauses pour déguster l’élixir de cépage Gamay. Le Saint Marcellin de la Mère Richard et l’ile flottante de la conclusion transforment son escapade du jour en fête princière. Un dernier verre en point d’orgue et il fait signe pour le café. En levant sa tasse, il s’aperçoit que le couple d’amoureux n’est plus là, il ne les a même pas vus partir, tant il était absorbé par sa dégustation. Sur un signe, la serveuse lui apporte la note avec un petit verre d’alcool de poire.
– De la part du patron dit-elle en montrant des yeux un homme souriant resté derrière le bar Il reste encore un peu de temps pour le déguster le breuvage fort, puis prend sa veste et quitte le restaurant avec un grand merci.
Quelques petits groupes de touristes sont encore sur le parvis qu’il traverse pour s’engager dans la montée Nicolas de Lange. Il passe devant le bâtiment technique de la télévision surmonté de sa tour métallique, petite tour Eiffel Lyonnaise. La ruelle est étroite, bordée de murs. L’herbe y pousse entre les pavés et donne un air de bocage. Il croise peu de personnes qui marchent péniblement dans la montée. Instinctivement il les salue, comme si la courtoisie était inversement proportionnelle à la densité humaine. Plus bas il rattrape une dame âgée qui porte un gros cabas de provisions.
- Puis-je vous aidez Madame ?
Lui demande-t-il avec un grand sourire et en prenant gentiment le cabas d’une main ferme.
- Oh ! Vous êtes bien gentil Monsieur. Lui dit-elle avec un sourire où il manquait quelques dents. La dame heureuse d’avoir trouver une compagnie entame la conversation : Vous êtes du quartier ?
– Non, j’habite vers Bellecour, mais aujourd’hui c’est ma journée promenade.
– Vous avez raison, cela fait de bien de sortir, et puis ici il n’y a pas de pollution.
– Oui, ces murs bordent des jardins je crois.
– Oui, il y a une très grande propriété sur la gauche.
– Et vous vous habitez loin d’ici ?
- Oh non, juste en bas sur le chemin de Montauban, moi vous savez ce quartier, j’y suis née dans il y a bien longtemps et j’y ai toujours vécu et j’y mourrai sans doute un jour.
- C’est chez moi ici.
Déchargée de son cabas elle marchait d’un pas plus leste. Elle tourna la tête pour le regarder, satisfaite d’avoir un compagnon pour faire ce bout de chemin. Il lui demanda pour alimenter ce brin de conversation :
- Et vous avez travaillé aussi dans le quartier ?
– Oui bien sûr ! J’ai travaillé toute ma vie à l’hôpital de l’Antiquaille. J’étais femme de service au service de cardiologie. J’en ai vu des malades, j’en ai vu des souffrances. J’y suis entrée, j’avais à peine dix huit ans et j’en ai plus de soixante dix huit aujourd’hui. C’est dire si cette montée je l’ai parcourue souvent. Elle compléta en riant :
- En ce temps là on mettait moins de temps pour remonter la côte ! C’est même sur ce chemin que j’ai rencontré pour la première fois mon mari. En marchant vite, mon pied a glissé sur un pavé mouillé et je suis tombé sur les fesses. Il est arrivé comme un prince charmant et m’a aidée à me relever. Et une fois debout, je crois que je suis restée un peu plus que nécessaire dans ses bras. Nous nous sommes mariés l’année suivante, ça toujours été un gentil mari. Il m’a quitté il y a dix ans déjà. Le cœur à lâché un dimanche matin. C’est mes anciennes collègues qui se sont occupé de lui à l’hôpital.
- Dans le quartier on m’appelle la Jeanne.
- Moi, je m’appelle Paul lui répondit-il.
– Me voici arrivée à la maison, vous avez été très gentil de porter ce cabas qui était bien lourd aujourd’hui, mais comme les pommes de terre n’étaient pas trop chères au marché ce matin, j’en ai pris trois kilos.
– Faut dire je j’ai mangé chez ma copine Lucette, rue Radisson. Elle est veuve elle aussi. J’y suis allé après le marché, ça fait du bien de bavarder un peu.
– Je suis très content de vous avoir rencontrée et d’avoir pu vous aider, au revoir Madame, je vous souhaite une bonne fin de journée.
- Au revoir jeune homme, merci encore. Le terme « jeune homme » l’amuse, car ce n’est plus tout à fait le cas, mais après tout, on est toujours le jeune de quelqu’un.
Il sent quelques douleurs aux genoux dans les raides escaliers de la montée des Carmes, et bientôt il se retrouve dans une foule pleine de jeunesse sur la place Saint Paul, juste devant la gare. De là, par le pont de la Feuillée, d’où il regarde passer une autre péniche battant pavillon Allemand, il rejoint la place des Terreaux en passant par le rue de Constantine. La rue est bordée de restaurants, de fast-food et de boutiques qui donnent un caractère oriental à ce coin de Lyon. Il s’imagine un instant dans le souk d’une ville d’Afrique du Nord. Peut-être pourrait-il envisager un de ces jours un voyage organisé au Maroc. Sur la place, il bifurque à droite et entre sous le grand porche du musée Saint Pierre. En quelques mètres il se trouve dans le jardin éponyme et ressent cette différence d’ambiance. Plus de bruit, les gens semblent se faufiler et glisser en silence. Avec ses petites statues et le dessin géométrique des allées, ce jardin est un havre de paix en plein cœur de la ville. Il a le sentiment d’être dans un cloitre perdu dans la campagne. Il entre dans le bâtiment arrière, tourne à gauche et traverse une salle avec de vieux et honorables tableaux, six magnifiques statues le regardent passer. L’escalier monumental et au premier étage, il retrouve le bar du musée qu’il aime beaucoup. Il s’installe près de la fenêtre avec la vue sur le jardin.
Combien de fois est-il venu ici pour consommer un thé ? Souvent. C’était l’endroit où avec Claudine il venait faire une petite pause les jours où ils faisaient des courses en ville. C’était aussi leur point de rendez-vous lorsqu’ils arrivaient par des chemins séparés. Ils aimaient bavarder ici à voix basse pour ne pas déranger. Ils parlaient des potins du quartier, des enfants de leur éducation, de leurs aspirations, de ce qu’ils allaient faire pour les prochaines vacances. La serveuse vient troubler cet instant de nostalgie en lui demandant sa commande.
– Un thé vert à la menthe, s’il vous plait.
Il but une première gorgée brûlante en regardant un garçon et une fille assis côte à côte se tenant les mains. Ils se dévoraient des yeux comme eux loukoums remplis de douceur. Les voir lui fit du bien et il repensa à l’époque où il avait le même âge qu’eux. C’était dans le quartier du huitième qu’il avait fait, avec quelques copines les brouillons de sa vie d’homme. Il se souvenait souvent de cette jeune fille aux cheveux longs et clairs. Elle s’appelait Joëlle. Il n’avait eu avec elle qu’une amourette passagère de quelques mois. Elle habitait une petite maison de la rue du Bocage, et il l’attendait toujours au coin de la rue Joseph Chapelle. Parfois en prenant le bus ils trouvaient un peu d’intimité dans les allées du parc de Parilly. Là, ils avaient, un jour d’exubérance, commencé à élaborer des projets de vie. Il se souvient de ce jour où elle lui avait demandé, très sérieuse :
- Veux-tu avoir des enfants ?
La question l’avait pris au dépourvu, et il avait balbutié plus que répondu :
- Oh ! Oui bien sûr, mais pas tout de suite. Elle avait rit et semblait contente de la réponse. Ils n’avaient plus jamais parlé de cela. Ils aimaient s’embrasser, se faire plein de petits bisous. Il osait parfois des petites caresses plus intimes sur le bout de ses petits seins pointus, mais ses gestes restaient toujours empreints d’une grande pudeur et d’un grand respect. Les parents de Joëlle ont déménagé pour rejoindre la région parisienne, elle a suivi. Quelques courriers pendant encore quelques mois, puis le silence et la vie à continuée. Dans sa mémoire, Paul l’a toujours appelée le plus joli brouillon de ma vie.
Il termine sa tasse de thé qui n’est plus très chaud, regarde l’étiquette pour se mémoriser la marque car il l’a trouvé délicieux. Et puis il repense à l’idée qu’il a eue en passant rue de Constantine. Pourquoi ne pas aller faire un petit voyage au Maroc. Avec Claudine, ils avaient envisagé ce voyage il y plus de vingt ans. Pourquoi ne pas le faire le mois prochain ; La température est encore fraîche sur Lyon et là bas il fait sans doute un beau soleil bien chaud. Il pourrait se trouver un hôtel confortable, pourquoi pas Marrakech. Il pourrait même louer une petite voiture pas trop chère pour aller faire du tourisme alentour et visiter les petits villages. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne le fera pas monter sur un dromadaire, il aurait trop peur.
Il descend l’escalier, sort par la porte de la rue Edouard Herriot. En longeant l’Hôtel de Ville, il rejoint la rue de la République. Un instant il s’arrête devant les affiches de l’opéra et voit que dans le programme du mois il y a « Cosi fan tutte ». Pour lui qui est un amateur éclairé de Mozart c’est une aubaine. Il note les dates et les horaires pour réserver par internet. Il pense qu’il pourrait reprendre contact avec Hélène, une ancienne amie du couple, qui était elle aussi divorcée. Ils avaient gardé quelques contacts épisodiques. C’est une bonne idée après tout se dit-il. Je l’appellerai ce soir, ou je lui ferai plutôt un message électronique. Pour un peu elle va croire que je veux la draguer. Cette pensée le fit rire. Mais après tout pourquoi pas, elle est encore jolie avec ses belles rondeurs, et en plus elle est d’une belle intelligence et très cultivée.
Marchant sur le trottoir de la rue de la République, il s’arrête instinctivement devant une agence de voyage. Les affiches en vitrine promettent tous les soleils du monde. Il pousse la porte vitrée et une jeune femme l’accueille avec le plus charmant des sourires. En la regardant il se dit :
- Tiens elle ne doit pas avoir de gros frais avec son dentiste !
– Bonjour monsieur, puis-je vous aider ?
– Oui bien sûr, je cherche un voyage d’une semaine pour la Maroc.
– pour quelle période ?
– Le mois prochain si cela est possible.
– Pas de problème, j’ai même plusieurs propositions à vous faire.
L’hôtesse lui présente trois brochures, lui fait des commentaires détaillés sur la vie au Maroc. Elle met en exergue certains points forts d’un programme en insistant sur la qualité de ce voyagiste. Il pose des questions courtes et précises sur les modalités du voyage, sur la possibilité de louer une voiture sur place, sur les prix. Elle lui demande :
- C’est pour un couple ou pour une personne seule ?
– Je serai seul.
– Vous savez en cette saison il y a beaucoup de personnes seules qui voyagent.
Cette remarque lui mit des petites idées libertines en tête. Pourquoi ne pas partir pour rencontrer. Il prend quelques notes en marge des brochures et salue son interlocutrice en lui disant :
- Merci beaucoup pour votre accueil et toutes ces précisions. Je vais regarder cela de plus près et je repasserai sans doute dans quelques jours pour vous dire ma préférence.
– . À votre service Monsieur, au revoir.
Aux Cordeliers, il tourne pour regarder une fois encore le bas relief au pied de l’escalier de la chambre de commerce. Un homme, une femme, enlacés. Lui c’est le Rhône vif et vigoureux, elle c’est la douceur de la Saône. Il sent qu’il a toujours aimé cette sculpture et cette belle allégorie. Le soleil un peu plus fort met bien en valeur les détails du travail de l’artiste. Place de la République il regarde avec tendresse le manège pour enfants. Même rénové, il a toujours son allure vieillotte. Ils venaient parfois ici le dimanche au printemps lorsque les garçons étaient encore petits. Comme c’était difficile de les faire arrêter. Encore un tour, Papa, encore un tour Maman, encore un tour. En continuant son chemin il s’arrête plusieurs fois devant des boutiques de vêtements. Ne devrais-je pas m’acheter quelques vêtements plus à la mode si je dois partir au Maroc ? Si le besoin est réel, il admet volontiers qu’il a surtout envie de changer de look, peut-être même de plaire. Il repense aux commentaires de l’hôtesse de l’agence de voyage. Et il a un petit sourire égrillard au coin des lèvres.
Le soleil est déjà bas lorsqu’il traverse la place Bellecour. Il est fatigué et les six étages sont durs à monter sur l’escalier de pierre. Chez lui, il vérifie qu’il n’y a pas de messages sur le répondeur. Rien, comme d’habitude. Il se fait couler un bain très chaud dans lequel il s’étend avec volupté. Au début il feuillette « Le Point » et trouve, comme par hasard, un article sur le tourisme au Maroc qui lui confirme son envie de partir. Puis il jette la revue sur le carrelage de la salle de bain et se laisse aller à la rêverie. Il pense à cette belle journée qu’il s’est offerte. Il pense que peut-être il a pris un virage dans l’organisation de sa vie. Il pense à ses envies, à ses plaisirs. Il pense que son âge avance et qu’il faut entreprendre maintenant pour ne pas regretter plus tard. Il se sent heureux.
En robe de chambre marine, il va à la cuisine se préparer un potage pour le soir. Il le fait selon sa recette bien à lui. Oignons et ail hachés fins revenus dans un bon morceau de beurre. Un peu de farine pour faire un roux qu’il délaye largement pour faire cuire deux poireaux coupés fin avec une pomme de terre. Un peu de sel et de piment d’Espelette. En fin de cuisson un coup de mixer et voilà son velouté de poireaux parmentier digne d’une bonne table de restaurant. Il ne manque que quelques morceaux de foie gras pour parfaire la situation ! Il va déguster sa création à la salle à manger en regardant le journal du soir à la télévision. Rien de bien palpitant dans les nouvelles. Ce soir au programme il a sur une chaine du câble un nouvel épisode de Maigret, la série d’après les romans de Georges Simenon. Il aime bien. Il trouve les scénarios bien construits et les acteurs épatants, en particulier l’élégant et débonnaire Bruno Cremer dans son rôle du commissaire. Il regarde le film avec plaisir et profite de la pause publicitaire pour se faire chauffer une infusion.
Avant d’aller au lit il passe vers son ordinateur pour vérifier s’il y a des messages. Rien. Il recherche l’adresse de la messagerie d’Hélène. Il ouvre un message et note :
- J’envisage d’aller voir « Cosi fan tutte » à l’opéra la semaine prochaine. Si tu aimes toujours Mozart, cela me ferai plaisir d’y aller en ta compagnie. Bises Paul.
Il clique sur envoyer, il aura sans doute une réponse avant demain soir. Il baille, sa fatigue entraîne le sommeil. Il rejoint son lit qu’il n’avait pas pris la peine de refaire ce matin et se couche sur le dos. Cette position lui permet de réfléchir à sa journée. Mais il s’endort vite, il n’y a plus de bruits dans la rue.
Il est près de 8 heures lorsqu’il ouvre un œil. Il a beaucoup rêvé cette nuit. Des rêves confus, contradictoires, mais rien qui puisse ressembler à un cauchemar. À peine les pieds posés sur le parquet, il file vers son ordinateur. Il cherche un moment son carnet d’adresses de messagerie. Trouve l’adresse recherchée et tape :
Claudine, je pars en voyage pour une semaine au Maroc le mois prochain. Veux-tu venir ?
Paul.
Matin en montagne
Jean, Pierre et Maurice marchent maintenant depuis une heure. Leur pas est rythmé dans l’air froid de cette fin de nuit. Un nuage gris voile le croissant de ce dernier quartier de lune. Ils viennent de sortir de la forêt, la végétation devient plus basse, plus rare.
Ils sont partis tôt. Vers cinq heure après avoir laissé leur voiture au départ du sentier. Ils savent que la course aujourd’hui sera longue, pénible, belle. Chacun est venu ici chercher son plaisir de marcher dans ce paysage sauvage, primaire. Chacun est venu ici se confronter à son propre dépassement. Mais chacun est venu ici chercher la complicité, la présence des deux autres. La douceur d’être ensemble. La sécurité d’être ensemble. Cette force que l’on perçoit, que l’on reçoit par la simple présence d’un ami. Il n’y a pas de leader dans cette marche. Chacun à son tour est le premier. Chacun sait que c’est ensemble qu’ils arriveront au sommet.
Jusque là la course s’est déroulée dans la nuit. Nuit sombre dans la forêt épaisse des sapins. Parfois le sentier monte en lacets, puis il s’élance en longues traversées à travers ces rangées de troncs bien droits qui tendent leur faîtage vers la lumière. Même dans ce lieu isolé le silence n’existe pas. Des cris d’oiseaux bavards qui attendent le lever du jour, des feulements dans les fourrés qui abritent le sommeil de quelques animaux. Et, ce bruit de l’eau qui vient en soliste du concert de la forêt donner ce rythme lancinant, profond. Ce bruit qui ne s’arrête jamais qui change de saison en saison, mais qui toujours est là. Il apporte sa permanence au décor sonore de la forêt.
Mais dans un dernier cintre, le sentier abandonne complètement la forêt. Brusquement les amis se retrouvent sous le ciel, dans le ciel. Après un dernier escarpement le sentier suit une arrête pour rejoindre un col. Le sol rocheux sur lequel ils marchent semble coincé entre deux nuages, leur marche est aérienne. Pierre s’arrête pour regarder vers l’horizon, les couleurs de cette fin de nuit. Instinctivement les deux autres s’arrêtent et regardent dans la même direction. C’est peut-être là la vraie amitié : regarder ensemble vers le même but. Dans le lointain, le contour des sommets se dessinent. Les premières lueurs du jour commencent à être perceptibles. Ils ne parlent pas, mais chacun sait que ce qu’il ressent est partagé. C’est beau, c’est bon de se sentir ici. C’est l’instant qui est vécu. Ils n’ont aucunes pensées pour le passé, même récent, ni même pour l’avenir de cette fin de journée. Ils sont simplement là, dans le présent. Une gourde d’eau passe de mains en mains comme un partage. Puis Maurice reprend la marche et le bruit des trois pas résonne de nouveau comme le pizzicato d’une contrebasse qui enfièvre ce concert de silences.
Le sentier se relève et les souffles apportent leur sonorité de trombone comme au début du Boléro de Ravel. La forme des montagnes se précise et déjà entre deux sommets une lueur apparaît à l’est et trace quelques lignes lumineuses dans le ciel. Malgré la pente, les pas sont rapides, et donnent un état de la bonne forme physique des trois compagnons.
Entre deux pierres, ils aperçoivent le museau pointu d’une marmotte qui elle aussi doit avoir du plaisir à regarder le lever du soleil. Mais, vigilante, elle fait une prudent marche arrière au passage des humains. Un peu en contrebas, un troupeau de petites vaches brunes, des tarines sans doute. Elles paissent avec des bruits de succion. Ils entendent le bruit de leurs dents qui se frottent pour mâcher l’herbe fraîche de la nuit. Les cloches que certaines portent complètent cette symphonie montagnarde. La pente du sentier s’apaise, un petit replat, ils arrivent au col.
Le premier, Maurice pose son sac et souffle plusieurs fois. Le bruit qu’il émet déclenche un rire pétillant chez ses compagnons. Chacun ouvre son sac et quelques victuailles s’étalent sur une pierre plate qui sera le guéridon de cette immense salle à manger.
Ils arrêtent un instant leurs gestes. Les trois têtes sont tournées vers l’est. Le soleil vient de percer sur les rochers. Ils ont froid, mais ils sont bien. Ils regardent cet instant magique où la lumière apparaît, progresse inexorablement. Ils regardent ce spectacle comme si leur vie en dépendait. Pourtant, combien de fois ont-ils déjà vu un lever de soleil sur la montagne ? Bonheur toujours renouvelé, ils sont neufs, vierges du retour de la lumière, de ce retour de la chaleur. Leurs yeux sont la caméra, leur cerveau l’enregistreur pour que plus tard, dans des moments moins heureux de la vie, ils puissent se remémorer ces instants et retrouver la paix de ces instants.
L’énergie qu’ils ont dépensée à besoin d’être compensée. Et, toujours avec un œil sur l’horizon, le pain, le saucisson, le fromage, se partagent dans le froid du matin et dans la chaleur de l’amitié. Jean, prévoyant, sort de son sac un thermo de café. Le soleil forme un demi-cercle rouge orangé lorsqu’ils bouclent leurs sacs et reprennent la marche. Maintenant le sentier descend pour un moment, puis remonte fermement vers le sommet des trois évêchés. Une vache isolée vient à leur rencontre comme pour leur demander de partager un moment de sympathie. Jean s’arrête pour lui donner une caresse. L’animal ne part pas et semble apprécier le contact de cet animal à deux pattes.
Dans la courte descente le bruit des pas dans les cailloux ressemble à un scherzo allegro vivace qui résonne dans la vallée. Mais bientôt la pente remonte. Les pas se raccourcissent les respirations plus profondes se synchronisent sur les pas. La vraie montagne est là, dure, aérienne. Le sentier est étroit, de chaque coté la pente est forte. Les pieds se posent avec réflexion et chacun est face à sa ténacité. Plus un mot dans cette montée, et c’est tout juste s’ils aperçoivent ce petit nuage qui à pris des couleurs de feu lorsque les rayons du soleil viennent le caresser.
Depuis la pause, cela fait une heure qu’ils marchent ainsi. Une heure qui fait mal aux jambes, aux pieds, au dos. Ils sont dans l’exaltation et la souffrance, ils ne la sente pas, pas pour l’instant. Ils sont concentrés sur eux même, sur cette nécessité d’aller plus loin, plus haut. Cette nécessité de se dépasser, d’être meilleur que soi-même. Ici, même leur silence est partage. Ils tournent à peine la tête lorsqu’ile entendent le sifflement strident d’une marmotte et ils ont à peine le temps de voir quatre petits culs gris se glisser dans le terrier.
Le sentier est illuminé par la lumière matinale. Le soleil commence à devenir chaud. L’effort fait perler des gouttes de sueur sur les fronts. Ils avancent dans ces pas de douleur et de bonheur. Déjà ils aperçoivent le sommet avec la satisfaction que bientôt le but sera atteint. Mais aussi, instinctivement, ils ralentissent encore comme pour faire durer le temps, comme pour l’étirer pour mieux en profiter.
Maurice s’est arrêté à deux mètres du sommet et quand les autres le rejoignent, ils font ensemble les derniers pas. Ils se regardent en souriant et leur silence est communication.
Qu’est-ce qui est important dans cette course ? D’être arrivé au sommet ou le bonheur du chemin parcouru ? Que sont-ils venus chercher là ? Eux-mêmes ?
Ils se sont trouvés.
Orage
Ce mardi d’août le temps était vraiment très beau sur le bassin d’Arcachon. Une de ces journées que l’on déguste sous le poids du soleil à la terrasse d’un petit restaurant sympathique. Une belle assiette de crudités, un poisson grillé arrosé d’un rosé légèrement pétillant. Ce mardi était une belle journée de vacances.
Repas terminé, les rabanes étalées sur le sable de la plage, nous sommes prêts pour une petite sieste au soleil. Le soleil, il est chaud, vraiment très chaud. D’ailleurs le temps est lourd, pénible. Nous ressentons dans notre corps le déficit de pression atmosphérique. Ma femme se tourne vers moi – Regarde là-bas, le ciel s’assombrit. En effet une bande grise avec des tons violacés se forme à l’horizon de l’océan. Nous somnolons encore un peu. Une paupière se relève pour laisser passer un peu de lumière et mon cerveau constate que le gris de l’horizon a encore noirci et le bleu du ciel s’estompe. Il prend une de ces couleurs étranges de bleu, de gris, de mauve. Les couleurs se séparent, se mêlent vont et viennent, foisonnent. Parfois une bande de nuage passe devant le soleil et calme sa brûlure. Puis, rapidement le soleil cède derrière un nuage plus épais et la plage devient triste, inhospitalière. Les ondes électriques que nous percevons nous disent que l’orage arrive, qu’il vient vers nous.
Nous devrions reprendre la route me dit-elle en pensant à notre objectif de la petite ville où nous devons passer la nuit. Je lui réponds : tu as raison, roulons avant l’orage. Les affaires sont vite pliées et rejoignons notre vielle et fidèle deux chevaux. Quelques zigzags dans les rue d’Arcachon et nous laissons les dernières maisons pour entrer dans cette route rectiligne qui traverse la forêt landaise.
Maintenant le ciel est uniformément noir et au delà du ronflement du moteur nous percevons des coups de tonnerre et les premiers éclairs hachent le ciel de blessures bleutées. Le vent s’est levé avec force, sans transitions, il est là puissant. D’un coup les arbustes de bord de route se plient et se tordent sous ce vent qui s’accélère de minute en minute.
Les grands sapins plient, et commencent à gémir de longues plaintes. Le vent tourne en bourrasque et les premières gouttes grosses comme des noisettes viennent éclater sur le pare brise. Malgré un sentiment d’inquiétude, nous continuons notre route calmement, tranquillement. Tranquilles, enfin presque, car un mauvais pressentiment s’empare de nous. Il n’est que 16 heures 30 et il fait pratiquement nuit. Nous ralentissons encore car la pluie inonde les vitres et notre faible essuie glace a fort à faire. Feux allumés une voiture blanche croise notre route.
Un choc sur le pare brise. Plus sec plus violent. C’est quoi ? Je crois que c’est un morceau de bois me répond-elle. La route s’enfonce dans ce tunnel sombre, humide. Mais ce tunnel est mobile devant nous et au rythme du fracas du tonnerre, de cette pluie massive, le vent le déforme et mobilise toute notre attention. Nous ne parlons pas, nous regardons, surpris, tendus. La route est jonchée de bouts de branches qui tombent maintenant régulièrement. Un choc comme amorti juste au dessus de nos têtes. Une branche rebondit sur la capote de la voiture. Regards rapides, la toile n’est pas percée.
Au passage d’une clairière le vent nous attendait pour lancer son souffle au travers de la route. Écart, balancement, une forme de peur s’installe. Des branches plus grosses tombent, nous les évitons. Dans ce tunnel de végétation la visibilité est faible. Une masse sombre, là juste devant nous. Un arbre. La bourrasque l’a déraciné et sa pointe est là à quelques mètres. Freinage fort, écart sur la route délavée, je contourne sa pointe sur le bas coté et reprends un peu de vitesse. Nous ne pouvons pas rester là, nous allons nous faire assommer ! Le danger est là devant nous. Imminent. Faire demi-tour serait aussi dangereux, alors j’accélère tant que la modeste voiture le peut. Les branches au sol, la pluie, le vent qui agite les arbres, l’obscurité, les fantômes de la forêt sont là.
D’un coup la forêt s’arrête, plus d’arbres. Une coupe blanche a due être faite au printemps. J’arrête la voitures sur le coté. Dans ce large couloir déboisé le vent s’engouffre et nous balance. La situation reste préoccupante, mais ici, nous ne risquons pas de chute de branches. Nous nous regardons pâles, inquiets. Le bruit d’ambiance fort comme les roulements des tambours d’une fanfare lointaine accompagne notre attente. Les minutes passent, longues, pesantes.
Le bruit change, du crescendo il passe maintenant au moderato. L’orage est venu rapidement, violement, il s’arrête de même. En dix minutes le calme s’installe comme une trêve après une bataille. Nous apercevons les derniers soubresauts de l’orage sur les arbres les plus proches. Ce calme après la tempête est presque aussi inquiétant, aussi pesant, nous hésitons. Puis après avoir évalué les risques, nous décidons de repartir lentement. De nouveau la forêt. La route est verte de branchages, la voiture cahote. Encore un arbre couche que nous contournons. Le ciel est maintenant un peu plus clair. Une maison, une autre, nous arrivons dans un village. Ouf ! Là à la sortie d’un virage un homme nous fait de grands signes. Freinage, arrêt. Quelques mètres plus loin un gros arbre sans doute centenaire à été déraciné et projeté en travers de la route. Plus question de continuer, c’est la seule rue du village. Nous posons la voiture sur une placette. Un café hôtel est là sombre. Ici comme dans toute la région l’électricité est coupée. L’hôtel a une chambre disponible, nous la prenons. Assez d’émotions pour aujourd’hui, demain sera un autre jour, plus calme…

